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Greek translation Greek dictionariesChögyam Trungpa (ed. Vincent Bardet)
   Mythe de la Liberte et la Voie de la Meditation [ Aimer - Travailler ]

LIENS

Mythe de la liberte et la voie de la meditation, Poche - 187 pages (1979) Seuil (Points sagesse)
Autres livres de Trungpa en français
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AIMER

II existe une vaste réserve d'énergie qui n'est pas centrée, qui n'est aucunement l'énergie de l'ego. Cette énergie est la danse non centrée des phénomènes, l'univers qui s'interpénétre et qui fait l'amour avec lui-même. Elle a deux caractéristiques : une qualité chaleureuse, ignée, et une tendance à s'écouler selon un mode particulier, de même que le feu con­tient aussi bien l'étincelle que l'air qui la dirige. Et cette énergie est toujours à l' oeuvre, qu'elle soit perçue ou non à travers l'écran confus de l'ego. Comme le soleil, elle ne peut être supprimée ni interrompue. Tout est consumé jusqu'au point où il n'y a plus de place pour le doute ou la manipulation.

Mais, filtrée par l'ego, cette chaleur stagne parce que nous ignorons le terrain fondamental et refusons de voir l'espace au sein duquel se déploie cette énergie. L'énergie ne peut plus circuler librement dans un espace ouvert partagé avec l'objet convoité. Au contraire, elle est solidifiée, réduite et dirigée vers l'état-major central de l'ego qui l'oriente vers l'extérieur en vue d'amener l'objet convoité dans son territoire. L'énergie captive est projetée sur l'objet, puis elle revient pour être à nouveau programmée. Nous étendons nos tentacules et essayons de fixer notre relation. Cette tentative de s'accrocher à la situation entache de superficialité le processus de communication. Nous n'atteignons que la surface d'autrui, et nous nous y cramponnons, sans jamais faire l'expérience de son être complet. Notre attachement nous aveugle. Au lieu de baigner dans la chaleur intense de la libre passion, l'objet convoité étouffe dans la fournaise de la passion névrotique.

La passion libre est une radiation dépourvue de source, une chaleur fluide, diffuse, qui circule sans effort. Elle n'est pas destructrice parce qu'elle est une façon d'être équilibrée et hautement intelligente. La conscience de soi inhibe ce mode d'être intelligent et équilibré. En nous ouvrant, en abandonnant notre avidité consciente d'elle-même, nous ne voyons pas seulement la surface d'un objet, mais nous en avons éga­lement une vision profonde et totale. Nous ne nous arrêtons plus aux sensations et nous percevons les qualités globales qui sont de l'or pur. Loin de nous éblouir, la vision de l'extérieur nous branche sur l'intérieur. Aussi atteignons-nous le coeur de la situation et, s'il s'agit de la réunion de deux personnes, la relation est très inspirante parce que nous ne voyons pas l'autre purement en termes d'attraction physique ou selon les schémas habituels; nous voyons l'intérieur aussi bien que l'extérieur.

Une communication aussi pénétrante et complète peut faire problème. Supposez que vous voyiez réellement quelqu'un, qui, de son côté, ne veut pas être vu de la sorte, s'épouvante et se sauve en courant. Que faire alors? Vous avez communiqué complètement et parfaitement. Si la personne en question prend ses jambes à son cou, c'est sa façon de communiquer avec vous. Vous n'avez pas à chercher plus loin. Si vous la poursuiviez, tôt ou tard vous deviendriez un démon à ses yeux. Vous voyez à travers son corps, c'est de la chair grasse et juteuse, délicieuse à manger; vous lui paraissez être un vampire. Et plus vous tentez de poursuivre, plus vous chutez. Peut-être votre désir était-il trop vif lorsque vous l'avez regardée, peut-être étiez-vous trop pénétrant. Vous possédez de beaux yeux aigus, une passion et une intelligence pénétrantes, et vous avez abusé de vos talents, vous en avez joué. Il est très naturel que les gens qui possèdent un pouvoir ou un don particulier soient tentés d'en abuser, d'en mesurer en essayant de pénétrer tous les recoins. A coup sûr, quelque chose fait défaut dans une telle approche - le sens de l'humour. Si vous essayez de pousser les choses trop loin, cela signifie que vous ne percevez pas correctement le terrain; vous ne sentez que votre relation à la situation. Ce qui cloche, c'est que vous ne voyez pas toutes les faces de la situation et que, dés lors, son aspect ironique ou humoristique vous échappe.

Parfois les gens vous fuient parce qu'ils veulent jouer avec vous. Ils ne recherchent pas un engagement conformiste, honnête et sérieux, ils veulent jouer. Mais, s'ils sont pourvus d'humour et vous pas, vous devenez démoniaque. C'est là qu'ap­paraît lalita, la danse. Vous dansez avec la réalité, avec les phénomènes apparents. Lorsque vous désirez très fort un objet ou une personne, vous ne projetez pas immédiatement vos yeux et vos mains - simplement, vous admirez. Au lieu de vous mouvoir impulsivement, vous permettez à l'autre de se mouvoir de son côté, ce qui est apprendre à danser avec la situation; vous n'avez pas à créer la situation de toutes pièces; simplement, vous l'observez, vous travaillez et apprenez à danser avec elle. Alors ce n'est pas votre création qui naît, mais plutôt une danse mutuelle. Personne n'est conscient de soi, parce qu'il s'agit d'une expérience réciproque.

Lorsqu'il existe une ouverture fondamentale dans une rela­tion, la fidélité, au sens de la confiance réelle, surgit automatiquement; c'est une situation naturelle. Parce que la commu­nication est tellement réelle, belle et coulante, vous ne pouvez communiquer de la même façon avec personne d'autre, et vous êtes automatiquement attirés l'un vers l'autre. Mais si le moindre doute se présente, si vous commencez à vous sentir menacé par quelque possibilité abstraite, bien qu'à ce moment précis votre communication se déroule parfaitement, alors vous semez la graine de la paranoïa, et vous considérez la communication comme un simple divertissement de l'ego.Si vous déposez un germe de doute, vous risquez de prendre peur, de redouter la perte d'une communication si bonne et si réelle. Le moment viendra où, égaré, vous vous demanderez si la communication est aimante ou agressive. Cet égarement entraîne une certaine perte de distance et, de cette façon, la névrose commence. Si l'on perd la perspective juste, la dis­tance juste, dans le processus de la communication, alors l'amour se transforme en haine. Naturellement, dans la haine comme dans l'amour, on veut réaliser une communication physique avec la personne - ici, la tuer ou la blesser. Toute relation dans laquelle l'ego est impliqué, qu'il s'agisse d'une relation amoureuse ou de tout autre type de relation, comporte le risque d'un volte-face aux dépens de votre partenaire. Aussi longtemps que subsiste la moindre notion de menace et d'insécurité, une relation amoureuse peut toujours se changer en son contraire.



TRAVAILLER


Lorsque vous portez sur des situations ordinaires un regard extraordinaire, c'est comme si vous découvriez une pierre précieuse dans un tas d'ordures. Si le travail devient partie intégrante de votre pratique spirituelle, vos problèmes quotidiens cesseront d'être des problèmes pour devenir sources d'inspiration. Rien n'est rejeté comme ordinaire et rien n'est considéré comme particulièrement sacré, mais on utilise toute la substance et tout le matériau disponibles dans les situations de l'existence.

Toutefois, le travail peut également servir à fuir la créativité. Ou bien vous travaillez frénétiquement, remplissant tout l'espace sans laisser aucune possibilité de développement à la spontanéité, ou bien vous êtes paresseux, vous estimez nécessaire de vous révolter contre le travail, ce qui indique une peur de la création. Au lieu de laisser se dérouler le processus créateur, vous suivez des idées préconçues et vous redoutez l'ouverture. Lorsqu'on se sent déprimé, ou lorsqu'on craint que la situation ne soit pas harmonieuse, immédiatement, on commence à astiquer une table ou à désherber le jardin, pour essayer de se distraire. Ne voulant pas traiter le problème sousjacent, on recherche une espèce de satisfaction momentanée. On a peur de l'espace, on redoute les coins vides. Lorsqu'il y a un mur nu, on s'empresse d'y accrocher un tableau ou une tapisserie. Plus ses murs sont surchargés et plus on se sent à l'aise.

Le travail véritable consiste à agir pratiquement, à établir une relation directe avec la terre. Vous pouvez être en train de travailler au jardin ou dans la maison, de laver la vaisselle, ou de faire tout ce qui peut exiger votre attention. Si vous ne ressentez pas la relation qui vous unit à la terre, la situation risque de virer au chaos. Si vous ne sentez pas que chaque pas, chaque situation reflètent votre état d'esprit et, par là même, sont porteurs d'une signification spirituelle, les problèmes saturent votre mode d'existence, et vous commencez à vous demander d'où ils proviennent. Ils semblent surgir de nulle part parce que vous refusez de voir la subtilité de la vie. En quelque sorte, vous ne pouvez pas tricher, vous ne pouvez faire semblant de bien verser une tasse de thé, vous ne pouvez pas jouer. Il vous faut vraiment le sentir, sentir la terre et votre relation à elle.

La cérémonie japonaise du thé est un bon exemple d'action en contact avec la terre. D'abord on rassemble délibérément le bol, le napperon, la brosse, le thé et l'eau bouillante. Le thé est servi et les hôtes le boivent délibérément, avec la sensation de faire correctement les choses. La cérémonie comprend également la manière de nettoyer les bols, de les ranger, et la façon de terminer correctement. Il est aussi important de débarrasser que de commencer.

Le travail revêt une extrême importance, aussi longtemps qu'on ne l'utilise pas comme évasion, comme moyen d'ignorer l'existence fondamentale d'un problème, en particulier si l'on se sent concerné par le développement spirituel. Le travail est l'un des moyens les plus subtils d'acquérir une discipline. Vous ne devriez pas mépriser les gens qui travaillent dans une usine ou qui sont affectés à une besogne matérielle. On apprend énormément de ces personnes. Je crois que beaucoupde nos problèmes de comportement à l'égard du travail proviennent d'une pseudo-sophistication de la conscience analytique. Vous ne voulez pas du tout vous impliquer physiquement. Vous ne voulez que d'un travail intellectuel, ou mental.

C'est un problème spirituel. En général, les gens intéressés par le développement spirituel pensent en termes d'importance de l'esprit, cette chose mystérieuse, élevée et profonde à la fois, que nous avons décidé d'étudier. Mais, assez étrangement, le transcendantal et le profond sont à l'usine. Cela ne vous illuminera peut-être pas d'y aller voir, cela ne vous paraî­tra sans doute pas aussi agréable que les expériences spirituelles dont vous avez lu le récit mais, en quelque manière, la réalité se situe là, dans la relation que nous entretenons avec les problèmes quotidiens. Si nous établissons avec eux une relation simple, terre à terre, nous travaillerons de façon équilibrée et nous aborderons correctement les choses. Si nous pouvons nous simplifier de la sorte, nous deviendrons capables de voir beaucoup plus clairement l'aspect névrotique de l'esprit. Toute la structure de la pensée, le jeu qui se déroule à l'in­térieur, devient autre chose qu'un jeu - une façon très pratique de penser les situations.

La conscience dans le travail est très importante. Ce peut être le même type de conscience que dans la méditation assise, le saut consistant à expérimenter l'ouverture de l'espace. Ceci dépend très largement de l'appréhension simultanée de la terre et de l'espace. On ne peut ressentir la terre sans ressentir l'espace. Plus on ressent l'espace et plus on ressent la terre. La sensation de l'espace entre les objets et nous devient un produit naturel de la conscience, de l'ouverture, de la paix et de la légèreté. Et la voie de la pratique ne consiste pas à se concentrer sur les choses, ni à essayer d'être conscient à la fois de soi-même et du travail, mais vous devriez ressentir une reconnaissance générale de cette ouverture tandis que vous travaillez. Alors vous commencez à sentir qu'il y a davantage d'espace pour faire les choses, davantage de place pour travailler. Il s'agit de reconnaître l'existence de l'ouverture consis­tant en un état méditatif continuel. Vous n'avez pas à essayer de vous y tenir ni de le provoquer délibérément, mais simple­ment reconnaître en un éclair d'une fraction de seconde cette vaste énergie de l'ouverture. Ensuite, vous en ignorez presque délibérément l'existence, et continuez votre travail. L'ouverture se poursuivra et vous commencerez à ressentir réellement les choses sur lesquelles vous êtes en train de travailler. Il ne s'agit pas tant de développer une conscience continuelle sur un objet mental que de devenir un avec la conscience, devenir un avec l'espace ouvert. Cela signifie que vous devenez également un avec les objets. Dès lors que vous n'essayez plus de vous diviser en différents champs et en différents degrés de conscience, entre observateur et acteur, il devient très facile de méditer. Vous commencez à entretenir une relation réelle avec les objets extérieurs et leur beauté.


MODE DE VIE JUSTE


Le cinquième point est le « mode de vie juste ». Selon Bouddha, le mode de vie juste signifie simplement gagner de l'argent, en travaillant, gagner des dollars, des livres, des francs, des pesetas. Pour acheter de la nourriture et payer un loyer il faut de l'argent. Ce n'est pas une cruelle imposition à nous infligée. C'est une situation naturelle. Nous n'avons pas à être embarrassés par la manipulation de l'argent, ni à subir le travail. Plus vous investissez d'énergie, et plus vous recevez. La nécessité de gagner de l'argent vous place dans un si grand nombre de situations entrelacées qu'elle imprègne votre vie tout entière. Le refus du travail est généralement lié au refus d'autres aspects de l'existence.

Les gens qui rejettent le matérialisme de la société occi­dentale et s'en séparent refusent de se regarder en face. Ils voudraient s'offrir le luxe de considérer qu'ils mènent une vie philosophique vertueuse, plutôt que de réaliser qu'ils refusent de collaborer avec le monde tel qu'il est. On ne peut s'attendre à recevoir l'assistance d'êtres divins. Si on adopte des doc­trines qui nous conduisent à attendre des bénédictions, on ne sera pas ouvert aux potentialités réelles des situations. Bouddha croyait dans la relation de cause à effet. Par exemple, vous vous fâchez avec un ami et décidez de rompre. Vous échangez des propos vifs avec lui et sortez de la pièce en claquant la porte. Vous vous prenez le doigt dans la porte. Ça fait mal, n'est-ce pas? C'est cela, la cause et l'effet. Vous réalisez qu'il y a là quelque avertissement. Vous avez refusé de voir la nécessité karmique. Cela se produit sans cesse. On s'expose à ce genre d'incident lorsqu'on enfreint le mode de vie juste.



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