Author Topic: Charles Baudelaire - Anywhere Out of the World (N'importe où hors du monde)  (Read 11296 times)

spiros

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Anywhere Out of the World
     
This life is a hospital where every patient is possessed with the desire to change beds; one man would like to suffer in front of the stove, and another believes that he would recover his health beside the window.
It always seems to me that I should feel well in the place where I am not, and this question of removal is one which I discuss incessantly with my soul.
'Tell me, my soul, poor chilled soul, what do you think of going to live in Lisbon? It must be warm there, and there you would invigorate yourself like a lizard. This city is on the sea-shore; they say that it is built of marble and that the people there have such a hatred of vegetation that they uproot all the trees. There you have a landscape that corresponds to your taste! a landscape made of light and mineral, and liquid to reflect them!'
My soul does not reply.
'Since you are so fond of stillness, coupled with the show of movement, would you like to settle in Holland, that beatifying country? Perhaps you would find some diversion in that land whose image you have so often admired in the art galleries. What do you think of Rotterdam, you who love forests of masts, and ships moored at the foot of houses?'
My soul remains silent.
'Perhaps Batavia attracts you more? There we should find, amongst other things, the spirit of Europe married to tropical beauty.'
Not a word. Could my soul be dead?
'Is it then that you have reached such a degree of lethargy that you acquiesce in your sickness? If so, let us flee to lands that are analogues of death. I see how it is, poor soul! We shall pack our trunks for Tornio. Let us go farther still to the extreme end of the Baltic; or farther still from life, if that is possible; let us settle at the Pole. There the sun only grazes the earth obliquely, and the slow alternation of light and darkness suppresses variety and increases monotony, that half-nothingness. There we shall be able to take long baths of darkness, while for our amusement the aurora borealis shall send us its rose-coloured rays that are like the reflection of Hell's own fireworks!'
At last my soul explodes, and wisely cries out to me: 'No matter where! No matter where! As long as it's out of the world!'


N'importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre.
     Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
     " Dis-moi mon âme, pauvre âme refroidie,que penserais-tu d'habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud et tu t'y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l'eau ; on dit qu'elle est bâtie en marbre et que le peuple y a une telle haine du végétal,qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage fait selon ton goût, un paysage fait avec la lumière et le minéral et le liquide pour les réfléchir !
     Mon âme ne répond pas.
     " Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux - tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mats et les navires amarrés au pied des maisons.
     Mon âme reste muette.
     " Batavia te sourirait peut-être davantage, nous y trouverions l'esprit de l'Europe marié à la beauté tropicale. "
     Pas un mot. - Mon âme serait-elle morte ?
     " En es-tu donc venue à ce point d'engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S'il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. - Je tiens notre affaire, pauvre âme ! nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l'extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c'est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant... Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres cependant que, pour nous divertir les aurores boréales nous enverrons de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d'un feu d'artifice de l'enfer!
     Enfin, mon âme fait explosion et sagement elle me crie : " N'importe où ! n'importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! "

« Last Edit: 27 Sep, 2008, 15:42:09 by spiros »