Jacques Prévert -> Ζακ Πρεβέρ

Frederique · 113 · 60450

Frederique

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Tentative de description d’un diner de têtes à Paris-France


Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement...
Ceux qui tricolorent
Ceux qui inaugurent
Ceux qui croient
Ceux qui croient croire
Ceux qui croa-croa
Ceux qui ont des plumes
Ceux qui grignotent
Ceux qui andromaquent
Ceux qui dreadnoughtent
Ceux qui majusculent
Ceux qui chantent en mesure
Ceux qui brossent à reluire
Ceux qui ont du ventre
Ceux qui baissent les yeux
Ceux qui savent découper le poulet
Ceux qui sont chauves à l'intérieur de la tête
Ceux qui bénissent les meutes
Ceux qui font les honneurs du pied les morts
Ceux qui baïonnette on
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons
Ceux qui flottent et ne sombrent pas
Ceux qui ne prennent pas Le Pirée pour un homme
Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler
Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine
Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
Ceux qui volent des œufs et qui n'osent pas les faire cuire
Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont Blanc, trois cents de Tour Eiffel, vingt-cinq centimètres de tour de poitrine et qui en sont fiers
Ceux qui mamellent de la France
Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d'autres, entraient fièrement à l’Elysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de tête et chacun s'était fait celle qu'il voulait.
L’un d’une tête de pipe en terre, l'autre une tête d'amiral anglais ; il y en avait avec des têtes de boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d'animaux malades de la tête, des têtes d’Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crémier.

Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des oreilles comme le goémon dans le creux des rochers, que personne ne les remarquait.

Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d'orpheline au vieux diplomate ami de la famille qui s'était fait la tête de Soleilland.

C'était véritablement délicieusement charmant et d'un goût si sûr que lorsque arriva le Président avec une somptueuse tête d'œuf de Colomb ce fut du délire.

« C'était simple, mais il fallait y penser », dit le Président en dépliant sa serviette, et devant tant de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion ; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l'amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de Champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l'intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant : « Les enfants d'abord ! »

Étrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s'était, le matin même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d'amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.
Dressée sur sa chaise, elle interpelle le Président et réclame à grands cris l'allocation militaire et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.

Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et, voyant parmi les hors-d'œuvre des filets de hareng, elle en prend machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l'amiral qui n'en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant. Stop. C'est le chef du protocole qui dit qu'il faut s'arrêter de manger, car le Président va parler.

Le Président s'est levé, il a brisé le sommet de sa c oc mile avec son couteau pour avoir moins chaud, un tuot petit peu moins chaud.

Il parle et le silence est tel qu'on entend les mouches voler et qu'on les entend si distinctement voler qu'on n'entend plus du tout le Président parler, et c'est bien regrettable parce qu'il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

« ...Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de dey d'Alger, pas de consul», pas d'affront à venger, pas d'oliviers, pas d'Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grandes chaleurs, c'est la santé des voyageurs, d'ailleurs... »

Mais quand les mouches s'ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d'autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d'une profonde tristesse, elles commencent par lâcher une patte du plafond, puis l'autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes... sur les plastrons, mortes comme le dit la chanson.

« La plus noble conquête de l'homme, c'est le cheval, dit le Président... et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. »
C'est la fin du discours; comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d'Histoire de France et de Pontet-Canet.

Tous sont debout, sauf l'homme à tête de Rouget de Lisle qui croit que c'est arrivé et qui trouve qu'après tout ce n'est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s'est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d'orpheline du côté du Président.

Les fleurs à la main, l'enfant commence son compliment : « Monsieur le Président... » Mais l'émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu'elle chancelle et qu'elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.

L'homme à tête de bandage herniaire et l'homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l'enfant des dessins obscènes comme on n'en voit pas souvent, n'ose penser que c'est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s'est amusé si légèrement.

Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu'assurément voilà bien là la douleur d'une mère qui vient de perdre son enfant.

Fière d'être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :

« Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l'herbe aux lapins et des lapins aux cobras? »

Mais le Président, qui sans doute n'en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main et la fête continue.

Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé et de grandes îles entourées d'eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des pianos métalliques bien stylés pour qu'on n'entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.

Un oiseau sur l'épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l'oiseau, un peu plus tard à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.

« C'est, dit l'un d'eux, réellement très réussi. » Mais dans un nuage de magnésium le chef du protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuiller à café.

« Il n'y a pas de cuiller spéciale pour le chocolat glacé, c'est insensé, dit le préfet, on aurait dû y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers. »

Mais soudain tous de trembler car un homme avec une tête d'homme est entré, un homme que personne n'avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.

C'est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.

« Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier », hurlent en glissant sur la rampe d'escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.

La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l'état de siège et dehors, en grande tenue, les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les' ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu'il faut s'en aller s'il en est encore temps.

« J'aurais voulu, dit l'homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien, rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.

« On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro, je n'ai pas la boule de verre, je n'ai pas le marc de café. Je n'ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent. J'aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c'est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.

« Premier qui dit : et ta sœur, est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c'était pour rire.

« Il faut bien rire un peu et, si vous vouliez, je vous| emmènerais visiter la ville mais vous avez peur des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.

« Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le Président quand il descend dans la mine, comme Rodolphe au tapisfranc quand il va voir le chourineur, comme lorsque vous étiez enfant et qu'on vous emmenait au Jardin des Plantes voir le grand tamanoir.
« Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c'est défendu de rester là un peu longtemps.

« Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et les familles de huit enfants « qui crèchent à huit dans une chambre » et, si vous aviez été sages, vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu'il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s'enfuit en courant et qui, pour échapper à sa misère, tente de se frayer un chemin dans le sang.

« Il faut voir, vous dis-je, c'est passionnant, il faut voir à l'heure où le bon Pasteur conduit ses brebis à la Villette, à l'heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l'heure où les enfants qui s'ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l'homme couché dans son lit-cage à l'heure où son réveil va sonner.

« Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu'il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu'il a un coin, mais l'aiguille du réveil rencontre celle du train et l'homme levé plonge la tête dans la cuvette d'eau glacée si c'est l'hiver, fétide si c'est l'été.

« Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l'usine, travailler, mais il n'est pas encore réveillé, le réveil n'a pas sonné assez fort, le café n'était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu'il est en voyage, rêve qu'il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l'a mordu, il n'était pas là pour rêver et, comme vous pensez, ça devait arriver.

« Vous pensez même que ça n'arrive pas souvent et qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu'un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n'empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.

« Mais je ne vous ai pas demandé de penser; je vous ai dit de regarder, d'écouter, pour vous habituer, pour n'être pas surpris d'entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.

« Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ses grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et, quand elle tombera dans la sciure, vous ne direz ni oui ni non.

« Et si ce n'est pas vous, ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec vos bergers et vos chiens, et ce n'est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.

« Je plaisante, mais vous savez, comme dit l'autre, un rien suffit à changer le cours des choses. Un peu de fulmicoton dans l'oreille d'un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n'y a pas de chevet. Il n'y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. Là reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu, avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur las bagages des enfants. L'homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits princes dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.

« Et quand je dis, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs : le Roi, la Reine, les petits princes, c'est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n'ont pas de roi sous la main, s'ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.

« Particulièrement parmi ceux qui pensent qu'une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de Chinois pendant de longues années.

« Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu'une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.
« Parmi les trente mille personnes raisonnables, composées d'une âme et d'un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la-Juive, devant le monument du Jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun... »
Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l'homme qui racontait comment il aimait rire. Il tombe. Le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l'homme à coups de pied et la jeune fille, qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang, éclate d'un petit rire charmant. La musique reprend.

La tête de l'homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d'un nerf un œil pend, mais sur le visage démoli, l'œil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.

« Emportez-le », dit le Président, et l'homme couché sur une civière et le visage caché par une pèlerine d'agent sort de l'Elysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.

« Il faut bien rire un peu », dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard figé qu'ont parfois les bons vivants devant les mauvais.

Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et, comme des rois mages en mal d'enfant Jésus, les garçons bouchers, les marchands d'édredons et tous les hommes de cœur contemplent l'étoile qui leur dit que l'homme est à l'intérieur, qu'il n'est pas tout à fait mort, qu'on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu'il sorte avec l'espoir de l'achever.

Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le juge d'instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l'aide à se relever et lui montre l'homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.

Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n'est pas le même homme qui jeta des confetti sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.

Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches; le jour se lève, on tire les rideaux chez le Président.

Dehors, c'est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c'est le printemps, l'aiguille s'affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s'affale et fait la folle.

Il fait chaud. Amoureuses, les allumettes-tisons se vautrent sur leur trottoir, c'est le printemps, l'acné des collégiens, et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c'est la belle saison.

Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
ceux qui écaillent le poisson
ceux qui mangent la mauvaise viande
ceux qui fabriquent les épingles à cheveux
ceux qui soufflent vides les bouteilles que d'autres boiront pleines
ceux qui coupent le pain avec leur couteau
ceux qui passent leurs vacances dans les usines
ceux qui ne savent pas ce qu'il faut dire
ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait
ceux qu'on n'endort pas chez le dentiste
ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d'autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire
ceux qui ont du travail
ceux qui n'en ont pas
ceux qui en cherchent
ceux qui n'en cherchent pas
ceux qui donnent à boire aux chevaux
ceux qui regardent leur chien mourir
ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
ceux qui l'hiver se chauffent dans les églises
ceux que le suisse envoie se chauffer dehors
ceux qui croupissent
ceux qui voudraient manger pour vivre
ceux qui voyagent sous les roues
ceux qui regardent la Seine couler
ceux qu'on engage, qu'on remercie, qu'on augmente, qu'on diminue, qu'on manipule, qu'on fouille, qu'on assomme
ceux dont on prend les empreintes
ceux qu'on fait sortir des rangs au hasard et qu'on fusille
ceux qu'on fait défiler devant l'Arc
ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
ceux qui n'ont jamais vu la mer
ceux qui sentent le lin parce qu'ils travaillent le lin
ceux qui n'ont pas l'eau courante
ceux qui sont voués au bleu horizon
ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
ceux qui vieillissent plus vite que les autres
ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l'épingle
ceux qui crèvent d'ennui le dimanche après-midi parce qu'ils voient venir le lundi et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi et le samedi et le dimanche après-midi.

1931.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 5-16

« Last Edit: 17 Apr, 2010, 18:10:49 by Frederique »
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Souvenirs de famille ou l'ange garde-chiourme


Nous habitions une petite maison aux Saintes-Maries-de-la-Mer où mon père était établi bandagiste.

C'était un grand savant. Un homme très comme il faut et d'une rectitude de vie qui commandait le respect ; chaque matin les moustiques lui piquaient la main gauche, chaque soir il perçait les cloques avec un cure-dents japonais et des petits jets d'eau se mettaient à jaillir. C'était très beau, mais cela faisait rire mes frères, alors mon père giflait l'un d'entre eux au hasard, s'enfuyait en pleurant et s'enfermait dans la cuisine qui lui servait de laboratoire.

Là, il travaillait silencieusement et près de lui, Marie-Rose, notre vieille bonne, préparait le dîner. Des bardes de lard et des bandages herniaires traînaient sur le buffet, et des bocaux remplis de cerises à l'eau-de-vie voisinaient avec d'autres où baignaient doucement dans l'alcool des vers solitaires et des bébés inachevés.

Distraite, la vieille confondait quelquefois la cloche à fromage avec la machine pneumatique ou bien elle pressait ingénument la purée de marrons avec le tampon buvard, et quand, tant bien que mal, le repas était prêt, mon père sonnait de la trompe et tout le monde se mettait à table.

Les mouches et tous les rampants du pays grouillaient sur la nappe, et les cafards sortaient du pain en se faisant des politesses et tout ce petit peuple courait à ses affaires, se planquait sous les assiettes, plongeait dans le potage et nous croquait sous la dent.

Il y avait aussi un Prêtre; il était là pour l'Éducation; il mangeait.

Mon père était l'inventeur d'une jambe artificielle perfectionnée ; sa fortune était liée à celle de la Revanche ; aussi, à chaque repas, évoquait-il en hochant douloureusement la tête le calvaire des cigognes françaises captives dans les clochers de Strasbourg.

L'abbé l'écoutait avec émotion, puis, se levant d'un coup, comme un dieu qui sort de sa boîte, la bouche pleine et brandissant sa fourchette, il lançait l'anathème contre l'école sans Dieu, les ménages sans enfants, les filles sans pantalons et la capitale ivre d'ingratitude.

Et puis c'était la jambe, la fameuse jambe.

— Vous saisissez, l'abbé, disait mon père, une vraie jambe pour ainsi dire, une jambe plus vraie que nature. Une jambe de coureur, légère et douce, une jambe de plume et qui se remonte comme un réveil !

Et, me regardant, puis regardant mes frères avec une immense tendresse, il cherchait à deviner lequel d'entre nous, plus tard, aurait la chance de porter sur sa poitrine la croix des braves et sous son pantalon l'objet d'art, la délicieuse mécanique, la jambe paternelle !

D'une voix qui s'avinait peu à peu, il parlait de ma pauvre mère « morte si jeune et si belle que des inconnus en pleuraient » ; il roulait enfin sous la table en tirant la nappe comme un suaire.

On allait se coucher, le lendemain en se levait, ainsi, tous les jours, les jours faisaient la queue les uns derrière les autres, le lundi qui pousse le mardi qui pousse le mercredi et ainsi de suite les saisons.

Les saisons, le vent, la mer, les arbres, les oiseaux. Les oiseaux, ceux qui chantent, qui partent en voyage, ceux qu'on tue; les oiseaux plumés, vidés, mangés cuits dans les poèmes ou cloués sur les portes des granges.

La viande aussi, le pain, l'abbé, la messe, mes frères, les légumes, les fruits, un malade, le docteur, l'abbé, un mort, l'abbé, la messe des morts, les feuilles vivantes, Jésus-Christ tombe pour la première fois, le Roi Soleil, le pélican lassé, le plus petit commun multiple, le général Dourakine, le Petit Chose, notre bon ange, Blanche de Castille, le petit tambour Bara, le Fruit de nos entrailles, l'abbé, tout seul ou avec un petit camarade, le renard, les raisins, la retraite de Russie, Blanche de Bastille, l'asthme de Panama et l'arthrite de Russie, les mains sur la tablé, J.-C. tombe pour la nième fois, il ouvre un large bec et laisse tomber le fromage pour réparer des ans l'irréparable outrage, le nez de Cléopâtre dans la vessie de Cromwell et voilà la face du monde changée, ainsi on grandissait, on allait à la messe, on s'instruisait et quelquefois on jouait avec l'âne dans le jardin.

Un jour, mon père reçut la Roséole de la légion d'honneur et perdit beaucoup de cheveux, il bégaya aussi un peu et prit l'habitude de parler tout seul; l'abbé le regarda en hochant tristement la tête.

L'abbé, c'était un homme en robe avec des yeux très mous et de longues mains plates et blêmes ; quand elles remuaient, cela faisait assez penser à des poissons crevant sur une pierre d'évier. Il nous lisait toujours la même histoire, triste et banale histoire d'un homme d'autrefois qui portait un bouc au menton, un agneau sur les épaules et qui mourut cloué sur deux planches de salut, après avoir beaucoup pleuré sur lui-même dans un jardin, la nuit. C'était un fils de famille, qui parlait toujours de son père — mon père par-ci, mon père par-là, le Royaume de mon père, et il racontait des histoires aux malheureux qui l’écoutaient avec admiration, parce qu'il parlait bien et qu'il avait de l'instruction.
Il dégoitrait les goitreux et, lorsque les orages touchaient à leur fin, il étendait la main et la tempête s'apaisait.

Il guérissait aussi les hydropiques, il leur marchait sur le ventre en disant qu'il marchait sur l'eau, et l'eau qu'il leur sortait du ventre il la changeait en vin ; à ceux qui voulaient bien en boire il disait que c'était son sang.

Assis sous un arbre, il parabolait : « Heureux les pauvres d'esprit, ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ils travailleront dur, ils recevront des coups de pied au cul, ils feront des heures supplémentaires qui leur seront comptées plus tard dans le royaume de mon père. »

En attendant, il leur multipliait les pains, et les malheureux passaient devant les boucheries en frottant seulement la mie contre la croûte, ils oubliaient peu à peu le goût de la viande, le nom des coquillages et n'osaient plus faire l'amour.

Le jour de la pêche miraculeuse, une épidémie d'urticaire s'abattit sur la région ; de ceux qui se grattèrent trop fort, il dit qu'ils étaient possédés du démon, mais il guérit sur-le-champ un malheureux centurion qui avait avalé une arête et cela fit une grosse impression.

Il laissait venir à lui les petits enfants ; rentrés chez eux, ceux-ci tendaient à la main paternelle qui les fessait durement la fesse gauche après la droite, en comptant plaintivement sur leurs doigts le temps qui les séparait du royaume en question.

Il chassait les marchands de lacets du Temple : pas de scandale, disait-il, surtout pas de scandale, ceux qui frapperont par l'épée périront par l'épée... Les bourreaux professionnels crevaient de vieillesse dans leur lit, personne ne touchant un rond, tout le monde recevait des gifles, mais il défendait de les rendre à César.

Ça n'allait déjà plus tout seul, quand un jour le voilà qui trahit Judas, un de ses aides. Une drôle d'histoire : il prétendit savoir que Judas devait le dénoncer du doigt à des gens qui le connaissaient fort bien lui-même depuis longtemps, et, sachant que Judas devait le trahir, il ne le prévint pas.

Bref, le peuple se met à hurler Barabbas, Barabbas, mort aux vaches, à bas la calotte et, crucifié entre deux souteneurs dont un indicateur, il rend le dernier soupir, les femmes se vautrent sur le sol en hurlant leur douleur, un coq chante et le tonnerre fait son bruit habituel.

Confortablement installé sur son nuage amiral, Dieu le père, de la maison Dieu père fils Saint-Esprit et Cie, pousse un immense soupir de satisfaction, aussitôt deux ou trois petits nuages subalternes éclatent avec obséquiosité et Dieu père s'écrie : « Que je sois loué, que ma sainte raison sociale soit bénie, mon fils bien-aimé a la croix, ma maison est lancée ! »

Aussitôt il passe les commandes et les grandes manufactures de scapulaires entrent en transe, on refuse du monde aux catacombes et, dans les familles qui méritent ce nom, il est de fort bon ton d'avoir au moins deux enfants dévorés par les lions.

— Eh bien, eh bien, je vous y prends, petits saltimbanques, à rire de notre sainte religion. Et l'abbé qui nous écoutait derrière la porte arrive vers nous, huileux et menaçant.

Mais depuis longtemps ce personnage, qui parlait les yeux baissés en tripotant ses médailles saintes comme un gardien de prison ses clefs, avait cessé de nous impressionner et nous le considérions un peu comme les différents ustensiles' qui meublaient la maison et que mon père appelait pompeusement « les souvenirs de famille » : les armoires provençales, les bains de siège, les poteaux-frontière, les chaises à porteurs et les grandes carapaces de tortue.

Ce qui nous intéressait, ce que nous aimions, c'était Costal l'Indien, c'était Sitting-Bull, tous les chasseurs de chevelures ; et quelle singulière idée de nous donner pour maître un homme au visage pâle et à demi scalpé.

— Petits malheureux, vous faites pleurer votre bon ange, n'avez-vous pas honte? dit l'abbé.

Nous éclatâmes de rire tous ensemble et Edmond, celui de mes frères à qui on attachait les mains la nuit depuis qu'il avait eu la stupide candeur de trop parler à confesse, prit la parole.

— Assez, l'abbé, assez. Gardez pour vous vos stupides histoires d'anges gardes-chiourme qui rôdent la nuit dans les chambres, allez faire vos dragonnades ailleurs et sachez qu'à partir d'aujourd'hui, dans cette maison, ce ne seront plus les coccinelles mais les punaises qui porteront le nom de bêtes à bon Dieu. J'ai dit.

Et la bagarre éclate, l'abbé lève le bras pour frapper, je me baisse et mords l'abbé à la cuisse, il hurle, je cours à la cuisine pour me rincer la bouche, je reviens et mon père arrive à son tour en hurlant.

— Vilains petits messieurs, vous ne ferez pas votre première communion! La honte s'empare de lui, le tord en deux, lui donne un coup au foie et le jette dans un fauteuil, une touffe de cheveux à la main.

Puis, se levant subitement, il va droit à l'abbé : « Quant à vous, filez, vous n'avez pas réussi, comme c'était convenu, à faire prendre à ces enfants le messie pour une lanterne; d'ailleurs, d'ailleurs vos plaisanteries avec Marie-Rose et ...sacré nom de Dieu, foutez-moi le camp. Et tout de suite ! »

— Vous ne me le direz pas deux fois, dit l'abbé. Sa pomme d'Adam se met à rouler dans sa gorge comme une boule de naphtaline dans un vieux gilet de flanelle, il baisse le regard et s'enfuit très digne, à reculons.

— Martyr, c'est pourrir un peu, dit mon père d'une voix très douce et, enlevant son pantalon, il le plie soigneusement, le met sous son bras et descend dans le jardin en chantant à tue-tête une chanson qui nous sembla alors particulièrement effroyable.

C'était le Credo du paysan avec un petit mélange de Timélou la mélou pan pan ti mela padi la melou cocondou la Baya.

Effrayés, nous étions dans notre chambre quand Marie-Rose nous apporta une lettre et s'écroula sur le sol en hurlant : « Monsieur est parti, parti, parti!... »
Je lus la lettre à haute voix : « Mes enfants, considérez-vous comme orphelins jusqu'à mon retour peu probable. Ludovic. »

Cette lettre nous parut d'autant plus surprenante que notre père portait depuis toujours le nom de Jean-Benoît.

— C'est nous les maîtres du bordel, dit mon frère le vicieux.

J'avais dix ans, j'étais l'aîné, je devenais chef de famille et, m'accoudant à la fenêtre, je sentis la barre d'appui qui craquait sous le poids de mes responsabilités.

Nous prîmes le demi-deuil, ripolin noir jusqu'à la ceinture et guêtres blanches le dimanche, et une nouvelle vie commença, un peu différente de la précédente, mais toujours lune et soleil alternativement.

Un soir, la bonne s'enfuit après avoir étouffé le chien; c'était sa manie d'ailleurs d'étouffer les animaux : dans le pays on l'appelait l'ogresse et le bruit courait qu'elle avait essayé avec l'âne, mais que l'âne l'avait mordue.

Un de mes frères attrapa le tétanos et mourut. On s'ennuyait épouvantablement, tous les jours ressemblaient au dimanche ; dans la rue les gens marchaient sérieusement, verticalement, et sur la plage, ils se déshabillaient, se baignaient, se noyaient, se sauvaient, se rhabillaient et se congratulaient avec une désolante ponctualité ; tout s'en mêlait, le pain sur le paillasson, le monsieur qui vient pour le gaz et les cloches pour les morts, pour ceux qui se marient.

Une ou deux fois par mois un gros propriétaire organisait des courses de taureaux : c'était ma seule distraction.

On mettait les taureaux sur un rang, derrière une corde ; un bonhomme tirait un coup de pistolet, un autre coupait la corde et les taureaux partaient au grand galop et faisaient plusieurs fois le tour de l'église. Le premier arrivé était châtré en grande pompe et prenait le titre de bœuf.

C'est un jour de courses que je regardai de très près et pour la première fois les yeux d'une petite fille. Il faisait très chaud très lourd, il y avait des gens qui sentaient la sueur et la nourriture, d'autres qui se battaient à coups de fourche et qui appelaient les taureaux par leur nom.

Un grand imbécile avait glissé sa large main dans le corsage d'une femme pour chercher, disait-il, un trèfle à quatre feuilles; tous les voisins riaient, la femme se laissait faire, la main montait et redescendait jusqu'aux fesses, les taureaux passaient et repassaient au grand galop et la femme poussait des petits cris en remuant son dos et ses fesses. Tout le monde criait, gueulait et tous les cris s'en allaient dans la campagne, enveloppés de moustiques et de poussière.

Près de moi, une petite fille, les dents plantées dans la balustrade, regardait les taureaux courir.

Soudain elle me pince le bras jusqu'au sang, se tourne vers moi et me dit : « Regarde Hector, il est tombé. »

Un jeune taureau est allongé sur le sol, tranquille, on dirait qu'il rêve, les hommes qui ont parié pour lui jettent des pierres et des mégots sur cet animal impassible.

— C'est le taureau de ma maison, dit la petite fille en riant, il s'est laissé tomber exprès, il est rusé, il ne veut pas être châtré, et il a bien raison.

« Tu sais, les gens qu'on châtre, c'est épouvantable, ils ont les yeux éteints, ils ont de la mort sur la figure.

« Regarde mes yeux à moi, ils sont vivants, ils dansent comme ceux d'Hector, les tiens aussi, ils racontent!

« Je t'ai vu une fois à la messe, tu étais avec d'autres garçons, tu n'aimes pas ça, hein? moi non plus, mais quand ils font marcher leur petite sonnette et que tout le monde se met à quatre pattes, je reste toujours debout, personne ne me voit, je domine.

« Il y a un prêtre qui demeure chez toi, un bœuf, quoi! c'est terrible, tu sais, il y a des femmes qui sont prêtres, avec de grands oiseaux blancs sur la tête et un nez tout mince, tout mince, on devrait les habiller en homme, ce serait plus juste. »

Je l'écoute — avant, je n'avais jamais écouté personne — je l'écoute et je voudrais lui dire qu'elle vienne à la maison, que tout le monde est parti, que c'est moi le chef, mais la course est finie et la foule nous sépare.

Les hommes et les femmes se piétinent, il y en a qui bavent, je saigne du nez, on m'entraîne, on me couche.

Quarante de fièvre et l'abbé grand comme une tour qui cloue mon père sur l'armoire à glace, la glace se casse et au fond d'un trou la petite fille allongée dans l'herbe avec, entre les dents, un petit sachet de lavande.

Guéri, je sus son nom : elle s'appelait Étiennette, c'était la fille de l'équarisseur d'Aigues-Mortes ; moi, je l'appelais Coquillage parce qu'elle m'avait pincé dans une foule qui ressemblait à la mer.

Je pensais tous les jours à elle, mais Aigues-Mortes était pour moi une ville très lointaine et le nom même de cette ville me faisait atrocement peur.

A la maison, la liberté commençait à nous gêner, nous attendions quelque chose de nouveau, le retour de notre père, par exemple.

Un jour, j'allai chercher l'âne dans le jardin et, mes frères m'aidant, je le portai au grenier après l'avoir coiffé d'une petite casquette anglaise avec deux trous pour les oreilles.

Chaque matin nous allions rejoindre l'animal et, suivant un tour strictement établi, nous demandions tristement à la pauvre bête qui regardait par la fenêtre :

— Sir âne, sir âne, ne vois-tu rien venir?

Si stupide, si niais que puisse paraître à un monsieur correct et instruit un semblable manège, il n'en est pas moins vrai qu'un matin, très tôt, l'âne se met à braire en agitant sa casquette, réveille toute la ville et, sautant par la fenêtre, galope à la rencontre d'un nuage de poussière qu'il ramène aussitôt sur son dos.

Le tout en cinquante-sept secondes, chronométrées par mon frère Ernest le sportif.

Le nuage de poussière, c'était notre pauvre père vêtu d'un vieux costume de sport et coiffé d'un sombrero mexicain.

Il nous regarde silencieusement et nous compte. Voyant qu'il en manque un, il écrase furtivement une larme sur sa joue comme une punaise sur un mur et, prenant le plus petit d'entre nous sous son bras, il le fesse méthodiquement.

Le petit hurle et mon père s'écrie :

— Je n'ai pas mangé depuis trois semaines, le déjeuner est-il prêt? Le hasard. Notre vieille bonne Marie-Rose, qui ne craignait personne pour les coïncidences, est là, fidèle, au poste, un chien tout neuf dans ses bras pour remplacer l'autre.

— Monsieur est servi, murmure-t-elle avec une touchante simplicité.

— Je n'aime pas le chien, répond mon père, j'en ai mangé en Chine et je trouve cela mauvais.

Ah, sublime quroquipi, charmant quiproquo familial, ce vieux papa prodigue, cette vieille servante, ce vieil âne dans cette vieille maison avec les vieux arbres de ce vieux jardin!

Comme autrefois, le père sonne de la trompe et nous nous dirigeons au pas cadencé vers la salle à manger.

Mais sitôt le déjeuner commencé, sitôt servi le potage à la tortue, le père se lève avec de singulières lumières dans les yeux, grimpe sur le buffet et piétine sauvagement les hors-d'œuvre tout en tenant un discours assez décousu.

— De la tortue, ça, vous voulez rire! servez-moi la tortue dans sa carapace d'origine ou alors ce n'est plus un repas de famille.

« Servez-moi la glace dans son armoire, et l'armoire dans son arbre, ou donnez-moi simplement de la jambe de poulet, mais n'essayez pas avec moi, n'essayez pas, vous dis-je, j'ai vu trop d'arbres, des arbres comme ceux d'ici, chauves l'hiver, frisés l'été, plus grands ou plus petits mais d'un bois à vous dégoûter des guéridons, et les crocodiles aussi, d'ailleurs, je ne peux plus les blairer, entendez-moi, salés, je dis les gros crocodiles, les énormes, ceux qui pleurent de honte à la vue d'un sac à main et tous les grands animaux nuisibles à l'agriculture qui vont chercher du boulot dans les manufactures.

« Et le jour de Noël, je revenais en pirogue, on ne savait pas quoi faire, rire en plein air, manger de l'homme, boire l'urine des morts, ou chanter la chanson.

« Tout nu, les jambes pareilles, je m'endors sur le sable et voilà votre mère morte qui vient manger dans ma main, brouter mon poil.

« Je gueule, je me réveille et les voilà tous autour de moi, les grands encroupés d'eau douce, les zouaves, les chiens du commissaire, les missionnaires à queue prenante.

« Ils m'ont chauffé mon bifton, mon petit ticket de quai et m'ont laissé pour mort en plein désert avec un chameau dans la gorge,

« Rendez-vous compte, salés, voyez-les opérer, ils posent un bouton de col sur le sable, le bouton brille et le nègre vient.

« Le nègre se baisse et ils lui plantent un crucifix ou un tricolore dans le dos.

« Moi qui vous cause, j'étais tout seul, comme un petit baigneur dans un pétrin mécanique, tout seul avec les autruches.

« C'est facile (qu'ils disaient) pour savoir l'heure : soufflez-leur dans les yeux.

« Ça vous casse une jambe d'un coup de patte et quand on peut en poisser une, c'est une autruche qui avance, ou qui retarde, j'en ai vu une qui avalait des réveils, ça sonnait, ça faisait peur.

« Et pourtant quand j'étais jeunot, c'était dur pour me posséder; j'ai plongé un juteux dans le baquet aux eaux grasses, et, hoquet par hoquet, je lui ai rendu les honneurs militaires.

« Ils m'ont sapé dur, dix ans! mais qu'est-ce que j'ai eu là-bas comme girons, ils lavaient mon linge, ils mâchaient ma viande.

« En revenant j'ai connu votre mère, je faisais Poléon à la terrasse des cafés avec un vieux chapeau mou, tout de suite je l'ai eu dur pour elle, je me suis défendu à la trouvaille, à la sauvette.

« Et puis on s'est retiré, on s'est mis au pain bénit, et je vous ai possédés, petit monde, le coup des petits jets d'eau c'était avec un soulève-plat.

« Aujourd'hui, salés, j'en ai ma claque, je suis à la traîne, ridé, foutu.

« Foutu, je suis foutu, honnête, j'suis dévoré de la légion d'honneur... »

Mais il tombe du buffet, raide, si raide qu'on dirait du meuble qu'il craque et que c'est une planche qui tombe.

La porte s'ouvre soudain et barbu, jovial, méconnaissable, l'abbé apparaît, un bonnet de police crânement posé sur la tonsure et des bandes molletières dépassant sous la soutane.

— Ça y est, dit-il, ça y est, ah, mes enfants, mes chers petits enfants!

« Être patient et être poire, ça fait deux, ça ne pouvait pas durer, enfin la fille aînée de l'Église se réveille, c'est une véritable croisade!

« Des voleurs, des Huns ! En 70 ils ont volé nos pendules pour qu'on n'entende pas sonner l'heure de la revanche, ils ont volé le plan de la femme-torpille et celui du paquetage carré.

« Des sauvages ! Ils ont tout pillé, ils ont brûlé Jeanne d'Arc et, si on les avait laissés faire, ils auraient tondu le Lion de Belfort en caniche.

« Mais heureusement que nous sommes un peu là, et que celui (avec un geste vers la suspension) qui est Là-Haut est un peu là aussi.

« Pas vrai, les enfants? mais qu'est-ce, qu'est-ce qui se passe? » Et se penchant sur notre père, il essaie de le ranimer et lui parle de la jambe, la fameuse jambe sur qui le pays compte.

Mais il ne suffit pas d'une histoire de jambe artificielle et sans doute imaginaire pour réveiller un homme mort. L'abbé se lève et, le petit doigt sur la couture de la soutane, récite la prière des agonisants.

Une femme passe la tête par la porte entr'ouverte, un sein lui sort du corsage, elle interpelle l'abbé.

— Viens donc, gros monstre, je te ferai la petite sœur des pauvres en ciseaux !

L'abbé interrompt sa prière, et regarde la femme en riant.

C'est la guerre, dehors le tocsin sonne. Tout le monde court, tout le monde s'embrasse, on boit, on se pince les fesses, on fait des jeunes pour la prochaine.

C'est la guerre; le soir, deux bergers, deux idiots de village, enfermés dans une grange, se couperont la gorge pour ne pas y aller.

On ne les enterrera pas à l'église ni plus tard sous l'arc de triomphe : c'est toujours cela de gagné.

1930.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 25-38

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Fleurs et couronnes


Homme
Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l'as appelée Pensée.
Pensée
C'était comme on dit bien observé
Bien pensé
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
Tu les as appelées immortelles...
C'était bien fait pour elles...
Mais le lilas tu l'as appelé lilas
Lilas c'était tout à fait ça
Lilas... Lilas...
Aux marguerites tu as donné un nom de femme
Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
C'est pareil.
L'essentiel c'était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir...
Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples
Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouilles
A côté des vieux chiens mouillés
A côté des vieux matelas éventrés
A côté des baraques de planches où vivent les sousalimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l'as appelée soleil
...Soleil...
Hélas! hélas! hélas et beaucoup de fois hélas!
Qui regarde le soleil hein?
Qui regarde le soleil?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu'ils sont devenus
Des hommes intelligents...
Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
Ils se promènent en regardant par terre
Et ils pensent au ciel
Ils pensent... Ils pensent... ils n'arrêtent pas de penser...
Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
Les immortelles et les pensées
Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets...
Ils se traînent
A grand-peine
Dans les marécages du passé
Et ils traînent... ils traînent leurs chaînes
Et ils traînent les pieds au pas cadencé...
Ils avancent à grand-peine
Enlisés dans leurs champs-élysées
Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire


Oui ils chantent
A tue-tête
Mais tout ce qui est mort dans leur tête
Pour rien au monde ils ne voudraient l'enlever
Parce que
Dans leur tête
Pousse la fleur sacrée
La sale maigre petite fleur
La fleur malade
La fleur aigre
La fleur toujours fanée
La fleur personnelle...
...La pensée...


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 64-66
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Le temps des noyaux


Soyez prévenus vieillards
soyez prévenus chefs de famille
le temps où vous donniez vos fils à la patrie
comme on donne du pain aux pigeons
ce temps-là ne reviendra plus
prenez-en votre parti
c'est fini
le temps des cerises ne reviendra plus
et le temps des noyaux non plus
inutile de gémir
allez plutôt dormir
vous tombez de sommeil
votre suaire est fraîchement repassé
le marchand de sable va passer
préparez vos mentonnières
fermez vos paupières
le marchand de gadoue va vous emporter
c'est fini les trois mousquetaires
voici le temps des égoutiers

Lorsque avec un bon sourire dans le métropolitain
poliment vous nous demandiez
deux points ouvrez les guillemets
descendez-vous à la prochaine
jeune homme
c'est de la guerre dont vous parliez
mais vous ne nous ferez plus le coup du père Français
non mon capitaine
non monsieur un tel
non papa
non maman
nous ne descendrons pas à la prochaine
ou nous vous descendrons avant
on vous foutra par la portière
c'est plus pratique que le cimetière
c'est plus gai
plus vite fait
c'est moins cher

Quand vous tiriez à la courte paille
c'était toujours le mousse qu'on bouffait
mais le temps des joyeux naufrages est passé
lorsque les amiraux tomberont à la mer
ne comptez pas sur nous pour leur jeter la bouée
à moins qu'elle ne soit en pierre
ou en fer à repasser
il faut en prendre votre parti
le temps des vieux vieillards est fini

Lorsque vous reveniez de la revue
avec vos enfants sur vos épaules
vous étiez saouls sans avoir rien bu
et votre moelle épinière
faisait la folle et la fière
devant la caserne de la Pépinière
vous travailliez de la crinière
quand passaient les beaux cuirassiers
et la musique militaire
vous chatouillait de la tête aux pieds
vous chatouillait
et les enfants que vous portiez sur vos épaules
vous les avez laissés glisser dans la boue tricolore
dans la glaise des morts
et vos épaules se sont voûtées
il faut bien que jeunesse se passe
vous l'avez laissée trépasser

Hommes honorables et très estimés
dans votre quartier
vous vous rencontrez
vous vous congratulez
vous vous coagulez
hélas hélas cher Monsieur Babylas
j'avais trois fils et je les ai donnés
à la patrie
hélas hélas cher Monsieur de mes deux
moi je n'en ai donné que deux
on fait ce qu'on peut
ce que c'est que de nous...
avez-vous toujours mal aux genoux
et la larme à l'œil
la fausse morve de deuil
le crêpe au chapeau
les pieds bien au chaud
les couronnes mortuaires
et l'ail dans le gigot
vous souvenez-vous de l'avant-guerre
les cuillères à absinthe les omnibus à chevaux
les épingles à cheveux
les retraites aux flambeaux
ah que c'était beau
c'était le bon temps

Bouclez-la vieillards
cessez de remuer votre langue morte
entre vos dents de faux ivoire
le temps des omnibus à cheveux
le temps des épingles à chevaux
ce temps-là ne reviendra plus
à droite par quatre
rassemblez vos vieux os
le panier à salade
le corbillard des riches est avancé
fils de saint Louis montez au ciel
la séance est terminée
tout ce joli monde se retrouvera là-haut
près du bon dieu des flics
dans la cour du grand dépôt

En arrière grand-père
en arrière père et mère
en arrière grands-pères
en arrière vieux militaires
en arrière les vieux aumôniers
en arrière les vieilles aumônières
la séance est terminée
maintenant pour les enfants
le spectacle va commencer.


1936

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 71-74
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Chanson des escargots qui vont à l’enterrement


A l'enterrement d'une feuille morte
Deux escargots s'en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s'en vont dans le noir
Un très beau soir d'automne
Hélas quand ils arrivent
C'est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le cœur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L'autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C'est moi qui vous le dis
Ça noircit le blanc de l'œil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C'est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
A chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l'été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C'est un très joli soir
Un joli soir d'été
Et les deux escargots
S'en retournent chez eux
Ils s'en vont très émus
Ils s'en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un p'tit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 75-76
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Riviera


Assise sur une chaise longue
une dame à la langue fanée
une dame longue
plus longue que sa chaise longue
et très âgée
prend ses aises
on lui a dit sans doute que la mer était là
alors elle la regarde
mais elle ne la voit pas
et les présidents passent et la saluent très bas
c'est la baronne Crin
la reine de la carie dentaire
son mari c'est le baron Crin
le roi du fumier de lapin
et tous à ses grands pieds sont dans leurs petits souliers
et ils passent devant elle et la saluent très bas
de temps en temps
elle leur jette un vieux cure-dents
ils le sucent avec ravissement
en continuant leur promenade
leurs souliers neufs craquent et leurs vieux os aussi
et des villas arrive une musique blême
une musique aigre
et sure
comme les cris d'un nouveau-né trop longtemps négligé
c'est nos fils
c'est nos fils disent les présidents
et ils hochent la tête doucement et fièrement
et leurs petits prodiges
désespérément
se jettent à la figure leurs morceaux de piano
la baronne prête l'oreille
cette musique lui plaît
mais son oreille tombe
comme une vieille tuile d'un toit
elle regarde par terre
et elle ne la voit pas
mais l'aperçoit seulement
et la prend
tout bonnement
pour une feuille morte apportée par le vent
c'est alors que s'arrête
la triste clameur des enfants
que la baronne n'entendait plus d'ailleurs
que d'une oreille distraite
et dépareillée
et que surgissent brusquement
gambadent dans sa pauvre tête
en toute liberté
les vieux refrains puérils méchants et périmés
de sa mémoire inquiète usée et déplumée
et comme elle cherche vainement
pour passer le temps
qui la menace et qui la guette
un bon regret bien triste et bien attendrissant
qui puisse la faire rire aux larmes
ou même pleurer tout simplement
elle ne trouve qu'un souvenir incongru inconvenant
l'image d'une vieille dame assise toute nue
sur la bosse d'un chameau
et qui tricote méchamment une omelette au guano.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 77-78
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Le paysage changeur


De deux choses lune
l'autre c'est le soleil
les pauvres les travailleurs ne voient pas ces choses
leur soleil c'est la soif la poussière la sueur le goudron
et s'ils travaillent en plein soleil le travail leur cache le soleil
leur soleil c'est l'insolation
et le clair de lune pour les travailleurs de nuit
c'est la bronchite la pharmacie les emmerdements les ennuis
et quand le travailleur s'endort il est bercé par l'insomnie
et quand son réveil le réveille
il trouve chaque jour devant son lit
la sale gueule du travail
qui ricane qui se fout de lui
alors il se lève
alors il se lave
et puis il sort à moitié éveillé à moitié endormi
il marche dans la rue à moitié éveillée à moitié endormie
et il prend l'autobus
le service ouvrier
et l'autobus le chauffeur le receveur
et tous les travailleurs à moitié réveillés à moitié endormis
traversent le passage figé entre le petit jour et la nuit
le paysage de briques de fenêtres à courants d'air de corridors
le paysage éclipse
le paysage prison
le paysage sans air sans lumière sans rires ni saisons
le paysage glacé des cités ouvrières glacées en plein été comme au cœur de l'hiver
le paysage éteint
le paysage sans rien
le paysage exploité affamé dévoré escamoté
le paysage charbon
le paysage poussière
le paysage cambouis
le paysage mâchefer
le paysage châtré gommé effacé relégué et rejeté dans l'ombre
dans la grande ombre
l'ombre du capital
l'ombre du profit.
Sur ce paysage parfois un astre luit
un seul
le faux soleil
le soleil blême
le soleil couché
le soleil chien du capital
le vieux soleil de cuivre
le vieux soleil clairon
le vieux soleil ciboire
le vieux soleil fistule
le dégoûtant soleil du roi soleil
le soleil d'Austerlitz
le soleil de Verdun
le soleil fétiche
le soleil tricolore et incolore
l'astre des désastres
l'astre de la vacherie
l'astre de la tuerie
l'astre de la connerie
le soleil mort.

Et le paysage à moitié construit à moitié démoli
à moitié réveillé à moitié endormi
s'effondre dans la guerre le malheur et l'oubli
et puis il recommence une fois la guerre finie
il se rebâtit lui-même dans l'ombre
et le capital sourit
mais un jour le vrai soleil viendra
un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou
et les travailleurs sortiront
ils verront alors le soleil
le vrai le dur le rouge soleil de la révolution
et ils se compteront
et ils se comprendront
et ils verront leur nombre
et ils regarderont l'ombre
et ils riront
et ils s'avanceront
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l'enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de misère de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l'hiver en printemps.


 Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 87- 89
« Last Edit: 28 Apr, 2010, 20:02:49 by Frederique »
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Aux champs…


Il y a
paraît-il
dans une roseraie
une rose
qu'on appelle Veuve inconsolable du regretté Président Doumergue
c'est triste
c'est regrettable
il y a
ou plutôt
il y a eu
un homme qui a écrit ces mots
Demain sur nos tombeaux les blés seront plus beaux
c'est triste
c'est regrettable
parce que le blé ne pousse pas
précisément
sur les tombeaux des hommes qui sont tombés
pour que monte ou descende
le cours du blé
ou même le cours de la pensée du charbon ou des fleurs
et pourtant on peut voir
gravée par de très honorables graveurs
sur l'effroyable billet de banque
sur l'épouvantable billet de faveur
la stupide gravure en couleur
l'affligeante et provocante image de labeur
où malgré lui le travailleur
est soigneusement représenté
tout joyeux le rire sur les lèvres
et l'outil à la main
ou bien
éclatant de santé
dans un ravissant paysage d'été
et fauchant en chantant alertement les blés
mais on ne voit jamais
l'image simple et vraie
le travailleur en sueur et fauché comme les blés
c'est triste
c'est regrettable
mais les gerbes sont liées
le travailleur aussi
avec leurs grands billets les grands favorisés
se sont payé sa tête
et son corps tout entier
avec tout le travail de toutes ses années
toutes les gerbes sont liées
chaque grain est compté
chaque geste capté
chaque fleur arrachée
le blé monte et descend
en même temps que l'argent
en même temps que le sucre
en même temps que l'acier
et le compte du travailleur
est sagement réglé
à l'octroi de Profit
la guerre est déclarée
et sur la terre encore fraîchement remuée
dans les ruines des villes par eux-mêmes bâties
ceux qui étaient les plus vivants et les plus forts
les plus gais
les meilleurs
restent là immobiles couchés aux champs d'honneur
la tête dans la mort et la fleur au fusil
la mémorable fleur de leur si simple vie
et la fleur à son tour
doucement se pourrit
la fleur des amours la fleur des amis
et sur ce champ d'honneur
d'honneurs et de profits
un peu plus tard
sur ce champ d'honneur soigneusement nivelé
toute seule
la fleur artificielle
la rose invraisemblable
la fleur à faire vomir
la fleur à faire hurler
la veuve inconsolable du Président untel
blême et rose chou-fleur atrocement greffé
ignoble végétal stupidement simulé
encore une fois
de force
et avec le concours assuré de la musique militaire
est accrochée épinglée rivée
à la boutonnière de la terre
de la terre abîmée
de la terre solitaire
de la terre saccagée bafouée et désolée
désespérée
endimanchée.


1936

 Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 90-92


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Frederique

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L’effort humain


L'effort humain
n'est pas ce beau jeune homme souriant
debout sur sa jambe de plâtre
ou de pierre
et donnant grâce aux puérils artifices du statuaire
l'imbécile illusion
de la joie de la danse et de la jubilation
évoquant avec l'autre jambe en l’air
la douceur du retour à la maison
Non
l'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'épaule droite
un autre sur la tête
et un troisième sur l'épaule gauche
avec les outils en bandoulière
et la jeune femme heureuse accrochée à son bras
L'effort humain porte un bandage herniaire
et les cicatrices des combats
livrés par la classe ouvrière
contre un monde absurde et sans lois
L'effort humain n'a pas de vraie maison
il sent l'odeur de son travail
et il est touché aux poumons
son salaire est maigre
ses enfants aussi
il travaille comme un nègre
et le nègre travaille comme lui
L'effort humain n'a pas de savoir-vivre
l'effort humain n'a pas l'âge de raison
l'effort humain a l'âge des casernes
l'âge des bagnes et des prisons
l'âge des églises et des usines
l'âge des canons
et lui qui a planté partout toutes les vignes
et accordé tous les violons
il se nourrit de mauvais rêves
et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation
et comme un grand écureuil ivre
sans arrêt il tourne en rond
dans un univers hostile
poussiéreux et bas de plafond
et il forge sans cesse la chaîne
la terrifiante chaîne où tout s'enchaîne
la misère le profit le travail la tuerie
la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui
la terrifiante chaîne d'or
de charbon de fer et d'acier
de mâchefer et de poussier
passée autour du cou
d'un monde désemparé
la misérable chaîne
où viennent s'accrocher
les breloques divines
les reliques sacrées
les croix d'honneur les croix gammées
les ouistitis porte-bonheur
les médailles des vieux serviteurs
les colifichets du malheur
et la grande pièce de musée
le grand portrait équestre
le grand portrait en pied
le grand portrait de face de profil à cloche-pied
le grand portrait doré
le grand portrait du grand divinateur
le grand portrait du grand empereur
le grand portrait du grand penseur
du grand sauteur
du grand moralisateur
du digne et triste farceur
la tête du grand emmerdeur
la tête de l'agressif pacificateur
la. tête policière du grand libérateur
la tête d'Adolf Hitler
la tête de monsieur Thiers
la tête du dictateur
la tête du fusilleur
de n'importe quel pays
de n'importe quelle couleur
la tête odieuse
la tête malheureuse
la tête à claques
la tête à massacre
la tête de la peur.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 93-95
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Frederique

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Je suis comme je suis


Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j'ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J'aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n'est pas le même
Que j'aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi

Je suis faite pour plaire
Et n'y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu'est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m'est arrivé
Oui j'ai aimé quelqu'un
Oui quelqu'un m'a aimée
Comme les enfants qui s'aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer...
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n'y puis rien changer.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 96-97
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Chanson dans le sang


Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de soulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
la grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit
Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.


1936.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 98-100
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La lessive


Oh la terrible et surprenante odeur de viande qui meurt
c'est l'été et pourtant les feuilles des arbres du jardin
tombent et crèvent comme si c'était l'automne...
cette odeur vient du pavillon
où demeure monsieur Edmond
chef de famille
chef de bureau
c'est le jour de la lessive
et c'est l'odeur de la famille
et le chef de famille
chef de bureau
dans son pavillon de chef-lieu de canton
va et vient autour du baquet familial
et répète sa formule favorite
Il faut laver son linge sale en famille
et toute la famille glousse d'horreur
de honte
frémit et brosse et frotte et brosse
le chat voudrait bien s'en aller
tout cela lui lève le cœur
le cœur du petit chat de la maison
mais la porte est cadenassée
alors le pauvre petit chat dégueule
le pauvre petit morceau de cœur
que la veille il avait mangé
de vieux portefeuilles flottent dans l'eau du baquet
et puis des scapulaires... des suspensoirs...
des bonnets de nuit... des bonnets de police...
des polices d'assurance... des livres de comptes...
des lettres d'amour où il est question d'argent
des lettres anonymes où il est question d'amour
une rosette de la légion d'honneur
de vieux morceaux de coton à oreille
des rubans
une soutane
un caleçon de vaudeville
une robe de mariée
une feuille de vigne
une blouse d'infirmière
un corset d'officier de hussards
des langes
une culotte de plâtre
une culotte de peau...
soudain de longs sanglots
et le petit chat met ses pattes sur ses oreilles
pour ne pas entendre ce bruit
parce qu'il aime la fille
et que c'est elle qui crie
c'est à elle qu'on en voulait
c'est la jeune fille de la maison
elle est nue... elle crie... elle pleure...
et d'un coup de brosse à chiendent sur la tête
le père la rappelle à la raison
elle a une tache
la jeune fille de la maison
et toute la famille la plonge
et la replonge
elle saigne
elle hurle
mais elle ne veut pas dire le nom...
et le père hurle aussi
Que tout ceci ne sorte pas d'ici
Que tout ceci reste entre nous
dit la mère
et les fils les cousins les moustiques
crient aussi
et le perroquet sur son perchoir
répète aussi
Que tout ceci ne sorte pas d'ici
honneur de la famille
honneur du père
honneur du fils
honneur du perroquet Saint-Esprit
elle est enceinte la jeune fille de la maison
il ne faut pas que le nouveau-né
sorte d'ici
on ne connaît pas le nom du père
au nom du père et du fils
au nom du perroquet déjà nommé Saint-Esprit
Que tout ceci ne sorte pas d'ici...
avec sur le visage une expression surnaturelle
la vieille grand-mère assise sur le rebord du baquet
tresse une couronne d'immortelles artificielles
pour l'enfant naturel...
et la fille est piétinée
la famille pieds nus
piétine piétine et piétine
c'est la vendange de la famille
la vendange de l'honneur
la jeune fille de la maison crève
dans le fond...
à la surface
des globules de savon éclatent
des globules blancs
globules blêmes
couleur d'enfant de Marie...
et sur un morceau de savon
un morpion se sauve avec ses petits
l'horloge sonne une heure et demie
et le chef de famille et de bureau
met son couvre-chef sur son chef
et s'en va
traverse la place de chef-lieu de canton
et rend le salut à son sous-chef
qui le salue...
les pieds du chef de famille sont rouges
mais les chaussures sont bien cirées
Il vaut mieux faire envie que pitié.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 101-104

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La crosse en l’air (Feuilleton)


Rassurez-vous braves gens
ce n'est pas un appel à la révolte
c'est un évêque qui est saoul et qui met sa crosse en l'air
comme ça... en titubant...
il est saoul
il a sur la tête cette coiffure qu'on appelle mitre
et tous ses vêtements sont brodés richement
il est saoul
il roule dans le ruisseau
sa mitre tombe
c'est le soir
ça se passe rue de Rome près de la gare Saint-Lazare
sur le trottoir il y a un chien
il est assis sur son cul
il regarde l'évêque
l'évêque regarde le chien
ils se regardent en chiens de faïence
mais voilà l'évêque fermant les yeux
l'évêque secoué par le hoquet
le chien reste immobile
et seul
mais l'évêque voit deux chiens
dégueulis... dégueulis... dégueulis
voilà l'évêque qui vomit
dans le ruisseau passent des cheveux...
...des vieux peignes...
...des tickets de métro...
des morceaux d'ouate thermogène...
des préservatifs... des bouchons de liège... des mégots
l'évêque pense tristement
Est-il possible que j'aie mangé tout ça
le chien hausse les épaules
et s'enfuit avec la mitre
l'évêque reste seul devant la pharmacie
ça se passe rue de Rome
rue de Rome il y a une pharmacie
l'évêque crie
le pharmacien sort de sa pharmacie
il voit l'évêque
il fait le signe de la croix
puis
plaçant ensuite deux doigts dans la bouche de l'évêque il l'aide...
... il aide l'évêque à vomir...
l'autre appelle son fils fait le signe de la croix
puis recommence à vomir
le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la croix
aide encore l'évêque à vomir
puis fait le signe de la croix
et ainsi de suite
alternativement
signe de la croix et vomissement
plus loin
derrière une palissade
dans une maison en construction
ou en démolition
enfin dans une maison pour les humains
il y a une grande réception
c'est la grande réception
chez les chiens de cirque
la grande rigolade
il y en a qui ont apporté des os
d'autres des escalopes
beaucoup de choses
ceux qui ont la queue en trompette font l'orchestre
c'est le grand cirque des chiens
celui qui a lieu le premier vendredi de chaque mois
mais seuls les chiens savent ça
devant tous les chiens assis
les autres chiens font leur numéro
le chien d'aveugle
le chien de fusil
le chien de garde
le chien de berger
mais voilà le grand délire
et les spectateurs aboient du vrai grand rire
le chien de la rue de Rome vient d'arriver
il a sur la tête la mitre et il fait le pitre
le pitre
avec tous les gestes saints
le clown chien aboie en latin
il aboie au christ
il aboie au vendredi saint
il dit la messe avec sa queue
et tous les chiens se tordent à qui mieux mieux
Notre père chien qui êtes aux cieux...
mais le veilleur de nuit se réveille
et le monde des chiens s'enfuit
le veilleur de nuit se rendort
le veilleur de nuit est pris par le rêve
rêve de silence
rêve de bruits
rêve...
rue de Rome le ruisseau coule doucement
dans son rêve le veilleur de nuit l'entend
rêve de ruisseau
rêve d'eau
rêve de rue
rêve de Rome
rêve d'homme
rêve du pape... rêve de Rome... rêve du Vatican
rêve de souvenir
rêve d'enfant
Rome l'unique objet de mon ressentiment
le veilleur de nuit se réveille
se réveille en répétant
Parfaitement
parfaitement
Rome l'unique objet de mon ressentiment
il se réveille
il se lève
il se lave les dents
répétant
répétant
Rome l'unique objet de mon ressentiment
et le voilà la lanterne à la main
le voilà qui suit son petit bonhomme de chemin
son petit bonhomme de chemin le mène à Rome
comme tous les autres chemins
parfaitement
parfaitement
à Rome devant le Vatican
parfaitement
pauvre veilleur de nuit le voilà perdu en plein jour
au beau milieu d'une ville peuplée de gens qui ne parlent
pas la même langue que lui
triste voyage
soudain il voit une petite fumée qui monte dans le ciel au-dessus des maisons
alors il crie au feu
mais un Italien lui explique en italien que toujours
il y a une petite fumée qui monte dans le ciel
quand un nouveau pape est élu
le veilleur de nuit n'y comprend rien
il hoche la tête
et le soir tombe sur la campagne électorale à Rome le pape est élu
aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux
qui font la gueule en coin
ils ne seront pas pape
tout est foutu
c'est alors qu'au balcon
sérieux comme un pape
parait le pape
entouré de ses sous-papes
il a sur la tête la coiffure à trois cornes appelée tiare
et il étend la main
la foule se prosterne
la foule cherche sa salive
la foule trouve sa salive
la foule crache par terre
la foule se roule dans son crachat
le pape fait avec sa main de pape un geste de pape
on ferme la fenêtre
et la foule s'en va
s'en va par la ville en répétant
Ça y est
nous l'avons vu
nous l'avons touché du regard
un peu plus tard assis sur ses fesses dans son carrosse de nougat doré le grand taulier du Vatican fait le tour de son quartier réservé et puis il rentre au Vatican où fier lui aussi comme un pape son vieux papa l'attend
effusions familiales
grandes eaux lacrymales
le père a une tête de vieux paysan
il fume la pipe
il est simple
hélas hélas
la pipe au papa du pape Pie pue
on ouvre les fenêtres... on brûle du sucre... on ferme
les fenêtres... ce qu'il faut avant tout c'est de la tenue
mais tous les ruisseaux mènent à Rome
et voilà l'évêque qui surgit en agitant sa crosse
son visage est défait comme un vieux lit
il titube... l'indignation est générale... le Saint-Père écarte son vieux père qui veut faire à l'évêque un mauvais parti
et s'approchant de l'évêque lui dit
On dirait que vous avez bu
et il le lui dit avec une tellement grandiose expression de mépris
que tous les cardinaux en sont glacés jusqu'aux os silence
grand silence mais de courte durée
car l'évêque est plus ivre que le pape ne le pensait
et comme il a appris les mauvais mots dans un bordel de la rue de l'Échaudé il dit ce qu'il lui plaît de dire
Dans tous les cas si je suis saoul c'est pas avec ce que tu m'as payé... tout pape que tu es... mais il éternue parce qu'il a froid à la tête depuis que le chien lui a fauché la mitre
Fermez les fenêtres dit le pape
un sous-pape répond à sa sainteté que les fenêtres sont déjà fermées
Excusez-moi dit le pape on peut se tromper je ne suis infaillible que lorsque je parle des choses de la religion soudain l'évêque
Infaillible... tais-toi... tu me fais marrer... face de pet... les choses de la religion... infaillible... il y a de quoi se les mordre... vieil os sans viande j'en ai marre des choses de la religion et puis d'abord pourquoi que tu es pape et pas moi... hein peux-tu le dire... t'as profité de mon voyage pour te faire élire... combinard... cumulard... tout ce que tu veux c'est te remplir la tirelire... mais le pape le désigne dramatiquement du doigt Barnabé je vous mets à l'index... alors l'affreux vieillard éclate de rire il est tête nue il se secoue
il secoue toute l'eau du ruisseau il éternue
il est trempé comme un vieux tampon-buvard
abandonné sous la pluie dans la cour d'une mairie triste
trempé comme un vieux morceau de pain
dans un verre d'eau sale
et il hurle
et il tonitrue...
Ah ! il est bath le pape
il est gratiné le pape...
et il se vautre
il plaisante salement L'index sacré
sais-tu où on le met l'index dans la rue de l'Échaudé c'en est trop
l'autre affreux vieillard c'est le pape
il faut appeler les choses par leur nom
un chien c'est un chien
un tournesol c'est un tournesol
une petite fille qui joue au cerceau dans une allée
du Luxembourg
c'est une petite fille qui joue au cerceau dans une allée du Luxembourg
le Luxembourg c'est un jardin
une fleur c'est une fleur
mais un pape qu'est-ce que c'est
un affreux vieillard
et c'est pour ça que le catholique pratiquant lorsqu'il se rend au cinématographe parlant pour voir documentairement le vrai visage du Vatican... c'est pour ça qu'il fait une drôle de tête le catholique pratiquant ce qu'il imaginait ce n'était pas cet ecclésiastique blême... mais un pape... un homme de nuages... une sorte de secrétaire de dieu avec des anges pour lui tenir la queue...
mais cette grande photographie plate qui remue la bouche en latin
cette grande tête avec toutes les marques de la déformation professionnelle
la dignité l'onction l'extrême-onction la cruauté la roublardise la papelardise et tous ces simulacres toutes ces mornes et sérieuses pitreries toutes ces vaticaneries... ces fétiches... ces gris-gris... ce luxe... ces tapis... ces wagons-salons... ces locomotives d'or... ces cure-dents d'argent... ces chiottes de platine... toute cette vaisselle de riche-toutes ces coûteuses ces ruineuses saloperies... tout cela met le catholique mal à l'aise sur le fauteuil qu'il a payé seize francs et il entend des rires de curieuses réflexions
aux places les moins chères des spectateurs se tapent sur les cuisses Vise un peu le Saint-Père comment qu'il est fringue... avec un anneau dans le nez j'te jure qu'il serait complet... c'est alors que le catholique pratiquant sent monter en lui de terribles questions
Hélas... puisqu'il y a des cache-nez... des cache-tampons... des cache-cols... des cache-noisettes... des cache-pots pourquoi n'y a-t-il pas de cache-pape... point d'interrogation et plus d'autres questions
à chaque question qu'il se pose malgré lui le catholique
pratiquant a beau essayer de répondre que la question
n'est pas là... la question est là... la question continue
d'être en question et remet tout en question
devinette chrétienne
Aimez-vous les uns les autres
Couci couça c'est la réponse
il a répondu malgré lui le catholique pratiquant
et il a honte
quelle drôle de maladie la honte
et comme ça rend laid
il pleure... il voudrait aimer tout le monde
(qu'il dit)
il ne peut pas aimer...
il ne peut que respecter ou haïr...
il pleure
mais sur l'écran, le pape s'en va en retroussant ses jupons blancs... le film du Saint-Père est terminé voici d'autres actualités
des militaires italiens bombardent un village abyssin
le catholique pratiquant sent ses larmes
se tarir brusquement
sent son cœur battre amoureusement
sent ses poings qui se serrent convulsivement
il aime tellement les militaires... les civières...
les enterrements... les cimetières... les vieilles pierres...
les calvaires... les ossements...
à chaque torpille qui tue les « nègres »
il pousse un petit gloussement blanc
devant les images de la mort la joie de vivre le saisit il voit là-haut dans le ciel tous les frères en Jésus-Christ tous ses frères en Mussolini les archanges des saints abattoirs les éventreurs... les aviateurs... les mitrailleurs... toute la clique de notre seigneur... il est fou de joie... il est content... il grimpe sur son fauteuil à seize francs... il acclame l'escadrille des catholiques trafiquants... il sent monter en lui l'espoir un jour aussi peut-être il versera le sang le sang des pauvres... le sang des noirs... le sang de ceux qui sont vraiment vivants mais l'enthousiasme c'est épuisant et le pauvre petit malheureux catholique pratiquant impuissant et trafiquant... le pauvre pauvre pauvre petit petit petit tout petit tout petit très malheureux... très catholique... très catholique... très pratiquant se rassoit sur son fauteuil à seize francs
le spectacle est permanent...
il en aura pour son argent...
et le spectacle recommence...
voilà les gentils animaux des dessins animés
mais ils ne restent pas là longtemps
parce que voilà que revoilà le vrai visage du Vatican
ça commence par des vues de Borne
on montre les quartiers de la ville
dans une rue il y a deux hommes
personne ne les remarque
l'un de ces deux hommes c'est le veilleur de nuit l'autre c'est un Italien qui n'a pas de travail un Romain
un Romain avec des pièces au fond du pantalon un Romain qui crève de faim les deux hommes sortent du film personne ne s'aperçoit de leur disparition
et là-bas ils continuent à se promener dans Rome
le Romain fait des gestes avec la main
ces gestes le veilleur de nuit les comprend
il n'a pas besoin d'allumer sa lanterne
ce sont des gestes pareils aux siens
un pour serrer la ceinture
un pour montrer les devantures
un autre geste avec la main à plat au-dessus du pavé
en penchant un peu l'épaule
ça veut dire qu'on a des enfants
avec les doigts on fait le compte
c'est un Romain qui a trois enfants
et pas de travail
et ils parlent aussi un petit peu les deux hommes
et ils se comprennent très bien avec très peu de mots
le Romain et le Parisien
Gangster Mussolini
Mussolini gangster
ils éclatent de rire
ils se sont parfaitement compris
une grande joie les fait rire
Gangster... Mussolini
avant!... avanti...
à voix basse le Romain chante au veilleur de nuit
la chanson interdite
Partant pour l'Ethiopie
avanti... avanti...
les fusils partiront tout seuls
c'est moi qui vous le dis
qu'ils partent donc tout seuls
les fusils
qu'ils s'en aillent,
nous resterons à la maison
et quand ils reviendront
nous irons les chercher à la gare avec une fanfare
le veilleur de nuit ne comprend pas
toutes les paroles de la chanson
mais il en comprend le sens
et il recommence à rire
et les deux hommes trouvent d'autres copains
un qui travaille chez Fiat à Turin
Turin... Turin-cassis...
le veilleur de nuit pense à l'apéritif et ça lui donne soif il s'arrête près d'une fontaine il entend le bruit de l'eau il s'assoit il boit
il entend l'eau et son rêve le reprend Rome l'unique objet de mon ressentiment il dit au revoir aux autres et s'en va vers le Vatican... il ne sait pas d'où ça lui vient mais il a un tas de choses à dire et tout le temps il pensait à ces choses quand il était tout seul auprès du brasero l'hiver la nuit dans son chantier il a un théâtre dans la tête et dès qu'il est seul ça recommence à jouer et c'est des pièces terribles que ça joue pas des tragédies à guirlandes avec des bonzes d'autrefois qui débloquent comme à l'église des histoires de fesses qui riment
mais des pièces avec des hommes de viande avec de pauvres femmes vivantes avec du pain avec des chiffres
des chiffres... des orages de chiffres... toujours des petites sommes et puis des hommes qui fabriquent...
d'autres qui attendent tristement l'autobus sous la pluie des vieux souliers
des petites filles qui demandent humblement à crédit chez le laitier
des hommes... des femmes... des enfants
des hommes... des femmes... des enfants
qui se battent contre la misère
qui pataugent dans leur propre sang
dans le sang et dans la misère
dans la misère et dans le sang
et sur le sang de la misère les autres se gondolent à Venise avec des suspensoirs d'hermine et des diamants aux doigts de pied
les cloches sonnent dans les églises pour que les pauvres viennent prier mais lui le veilleur de nuit il veut empêcher les cloches de sonner il veut parler
il veut crier hurler gueuler
gueuler...
mais ce n'est pas pour lui tout seul qu'il veut gueuler c'est pour ses camarades du monde entier pour ses camarades charpentiers en fer qui fabriquent les maisons de la porte Champerret pour ses camarades cimentiers... ses camarades égoutiers... camarades surmenés... camarades pêcheurs de Douarnenez... camarades exploités... camarades de la T. C. R. P... camarades mal payés... camarades vidangeurs... camarades humiliés... camarades chinois des rizières de Chine... camarades affamés... camarades paysans du Danube... camarades torturés... camarades de Belleville... de Grenelle et de Mexico... camarades sous-alimentés... camarades mineurs du Borinage... camarades mineurs d'Oviedo...camarades décimés... mitraillés... camarades dockers de
Hambourg... camarades des faubourgs de Berlin... camarades
espionnés... bafoués... trompés... fatigués... découragés... camarades noirs des États-Unis... camarades lynchés... camarades marins des prisons maritimes... camarades emprisonnés... camarades indo-chinois de Poulo Condor... camarades matraqués... camarades... camarades...
c'est pour ses camarades qu'il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les couleurs de tous les pays et tout en marchant il arrive devant la porte du Vatican et il s'arrête
devant la porte il y a des hommes la plume sur la tête
la hallebarde à la main
ces hommes lui barrent le chemin
et lui demandent ce qu'il veut
Je viens demander au pape s'E est sourdingue... comprenez je viens lui demander s'il est dur de la feuille et s'il sait lire s'il sait compter... lui demander ce qu'il pense de la situation mondiale lui demander puisque de son métier il dort être bon comme le bon pain ce qu’il attend pour ouvrir sa grande gueule en faveur des opprimés...
et la garde le laisse passer croyant qu'il s'agit d'un plombier qui vient remettre un joint au robinet de la baignoire dorée où parfois le Saint-Père vient se mouiller les fesses et le dessous des pieds il passe
il traverse les salons tu parles d'un bobinard mon vieil Edmond quel bordel madame Adèle quel boxon monsieur Léon Û glisse sur le parquet ciré sa lanterne à la main il glisse si vite
qu'on dirait un train
et le voilà qui écrase quelqu'un
un affreux
c'est un affreux vêtu de noir
une mèche de pétrole à la place des cheveux
la cravate blanche
les pieds douteux
le veilleur de nuit s'enfuit
Laval se relève et s'époussette
un valet s'empresse
Monsieur le comte
et monsieur le comte Laval demande au valet si la mule du pape est visible et comment il faut s'y prendre pour la baiser selon le protocole
on amène une mule d'essai et l'homme d'État et la bête restent seuls en tête à tête
le veilleur de nuit continuant son exploration arrive dans la grande antichambre près du grand salon de la grande réception... c'est fou ce qu'il peut y avoir de monde qui rampe sur le paillasson
un tas de gens connus des gens qui sont quelqu'un
des journalistes des hommes de main
des valets de pied des écrivains
des banquiers des académiciens
le veilleur de nuit les écoute
ils parlent... ils parlent du nez...
de la pluie et du beau temps
mais ils parlent surtout argent
il y en a qui sont avec leur femme
monsieur Déchet avec madame Déchet
monsieur Gésier avec madame Chaisière
monsieur Pierre Benoit madame Antinéa
madame Léon Bailby monsieur Antinoüs
monsieur Salmigondis madame Cora Laparcerie
monsieur Deibler et sa veuve
grand-papa Doumergue et ses petits-enfants et le petit monsieur tout seul Quenelle de Jouvenel Bertrand monsieur Claude Führer le grand pétopiomane et puis des Léon Vautel... des Clément Daudet... des Brioche la Rochelle des Jab de la Bretelle... des Maurras et des Vorace de Carbuccia des Gallus des Henribérot des Gugusses des compères Doriot des de mes deux Kérilis des Pol Morand des Chiappe des Henri Lavedan et voilà le lieutenant colonoque de la rondelle aux flambeaux
et les Schneider les de Wendel
tous les vieux débris du Creusot
tous les édentés carnivores
tous les vieux marcheurs de la mort
et ces dames
leurs dames
comme elles sont belles à voir quand on pense à autre chose et qu'on ferme les yeux
les propos qu'elles tiennent sont tout à fait savoureux elles parlent du pape
et quand elles parlent elles font avec la bouche le même bruit désagréable que lorsqu'elles remuent leur prie-Dieu le jour de la grand-messe des morts à Saint-Laurent pied de porc...
Et le pape m'a dit ceci et le pape m'a dit cela et papati et papata...
et ces messieurs s'en mêlent
Comme je le disais au Saint-Père dit Pol Morand à la douairière
Debout les morts et à la douche nous voulons des cadavres propres...
oh monsieur Morand
vous êtes le roi des cormorans et toujours tellement garnement
et la douairière se chatouille le fessier
elle voudrait bien se le faire dédicacer
soudain elle arrête de se chatouiller
et tout le monde arrête de faire ce qu'il faisait
tout le monde claque des talons
tous le monde rectifie la position
Mussolini traverse le salon
le voilà l'ennemi du Négus
le voilà l'authentique gugusse
le voilà le nouveau Poléon
il a la drôle de tête de l'homme qui croit que c'est arrivé mais qui ne sait pas au juste comment ça va se terminer... il salue tout ce beau monde à la romaine et tout ce beau monde à la romaine le salue
soudain Mussolini aperçoit le veilleur de nuit et s'approche de lui en fronçant les sourcils Alors on se salue plus
Je n'ai jamais salué personne dit le veilleur de nuit
et le Duce est très embêté
cet homme seul... ce sans-gêne... cette lanterne
peut-être que c'est Diogène
on ne sait jamais
et le Duce qui ne tient pas à avoir d'ennuis avec l'antiquité entraîne le veilleur de nuit dans un salon plus discret
les voilà assis sur une banquette
Moi ce que je souhaite dit Mussolini
c'est le bonheur de mon peuple
Tu l'as dit bouffi... répond le veilleur de nuit
et il se met à rire doucement
Mussolini est inquiet... soudain il entend du bruit
son inquiétude grandit
le bruit qui inquiète Mussolini
vient de dessous la banquette
sur laquelle il est assis
Ce n'est rien... dit le veilleur de nuit c'est le roi d'Italie il fait les cent pas il s'ennuie
Ah bon dit Mussolini
Moi je viens pour voir le pape dit le veilleur de nuit
Moi aussi dit Mussolini
Moi aussi dit venant de dessous la banquette
la petite voix du roi d'Italie
j'ai rendez-vous avec lui
Moi je n'ai pas rendez-vous dit le veilleur
je viens comme ça... en touriste
Très intéressant le tourisme... extrêmement intéressant
reprend Mussolini... le tourisme...
mais la grande porte s'ouvre
un camerlingue apparaît
Au premier de ces messieurs
C'est moi dit le roi et il sort
mais Mussolini donne au monarque un discret petit
coup de pied et le monarque rentre sous sa banquette
en hochant tristement la tête
Le premier c'est moi dit Mussolini
en faisant la grosse voix
Je vous demande pardon dit le veilleur de nuit
j'étais là avant vous
avanti avanti
et il passe
la grande porte se referme derrière lui et le voilà en présence de celui qu'on appelle le vicaire de Jésus-Christ il est assis sur son saint siège le vicaire et devant lui deux ou trois douzaines de grosses vieilles femmes à barbe imberbes sont agenouillées sur le tapis le Saint-Père leur parle en latin et il les appelle ses brebis Drôle de harem pense le veilleur de nuit... mais voilà les femmes à barbe qui se lèvent...
...qui se lèvent en poussant des cris...
Pesetas Bandera
Pesetas Pesetas Pesetas Franco
Légère erreur pense le veilleur
il comprend qu'il a confondu hommes d'Église avec femmes à barbe et qu'il se trouve en présence des évêques cardinaux archevêques et bedeaux... des révérends pères gras à lard brûlés vifs par le Frente Popular dans les souterrains d'Oviedo... et le Saint-Père écoute avec sérénité la plainte déchirante des malheureux prélats carbonisés
Ah si tu savais Saint-Pèr
 ce que ces barbares nous ont fait
ils nous ont coupé les jambes
et puis ils nous ont pendus par les pieds
ils nous ont plongé la tête dans l'huile d'olive bouillante
ils nous ont saignés comme des porcs
ah si tu savais Saint-Père
combien horrible fut notre mort
ils nous ont crucifiés sur des planches
avec de sales clous rouilles
mais Dieu qui fait bien ce qu'il fait
Dieu nous a tous ressuscités
et sur son nuage d'acier trempé
sainte Tenaille est arrivée
sainte Tenaille nous a décloués
et nous avons erré dans la montagne
emportant les vases sacrés
il y avait des fruits sauvages
nous les avons apprivoisés... baptisés
et puis nous les avons mangés
et nous avons marché marché
jusqu'à un tout petit village
où dans sa grande automobile
saint Christophe nous attendait
ah quelle terrible chaleur et quelle soif il faisait
tout nu dans le spider
saint Sébastien pleurait
ils l'avaient planté de banderilles
il ne pouvait pas les enlever
sainte Tenaille s'était endormie...
pas moyen de la réveiller...
saint Sébastien s'impatientait...
on est allé chez un médecin…
mais la porte était défoncée... toute la maison saccagée
et là Saint-Père horreur nous vîmes
comme nous vous voyons Saint-Père
comme nous vous voyons
nous vîmes le médecin et sa dame
suspendus à la suspension
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
sur le carreau de la cuisine
les trente-deux filles du médecin
éventrées par les miliciens
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
un homme étrange qui grelottait
on aurait dit un grand poulet
un grand poulet qui sanglotait
c'était l'ange gardien des jeunes filles
plumé vif par les miliciens
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
la bienheureuse sainte Albumine dans une bouteille emprisonnée
et tout en haut du haut de l'église
la bienheureuse sainte Camomille empalée sur le clocher
horreur Saint-Père horreur nous vîmes aussi...
...mais soudain midi sonne
on entend un grand bourdonnement
c'est le ventre des prélats espagnols qui grogne
qui grogne parce qu'il n'est pas content
Bon appétit mes agneaux
bon appétit mes brebis
vous me direz la suite au dessert dit le Saint-Père et la délégation des malheureux prélats carbonisés miraculés béatifiés et affamés se précipite vers la grande salle où est préparé le banquet
le pape reste seul ou plutôt se croit seul car il ne voit pas le veilleur de nuit planqué dans l'ombre et qui sourit et comme les gens qui sont seuls qui n'ont rien à faire et qui font n'importe quoi pour passer le temps le pape se ronge doucement les ongles machinalement
et puis avec son pied il aplatit le tapis qui fait des plis et puis il bâille
et puis croisant la jambe droite sur la jambe gauche il se tapote avec la main le bas du genou pour voir si les réflexes vont bien et puis il réfléchit
et toute réflexion faite il constate que pour ce qui est des réflexes c'est presque tout à fait complètement fini
soudain une voix
une voix venant de très loin
une voix désolante
une voix d'os
une voix morte
la voix d'un vieux ventriloque crevé depuis des milliers d'années
et qui dans le fond de sa tombe continue à ventriloquer
Allô allô Radio-Séville
Allô allô Radio-charnier
c'est le général Quiépo micro de Llano qui postillonne à la radio
Pour un nationaliste tué je tuerai dix marxistes... et s'il ne s'en trouve pas assez je déterrerai les morts pour les fusiller...
et cette atroce voix cariée
cette voix pouacre... cette voix nécrologique religieuse soldatesque vermineuse néo-mauresque
cette voix capitaliste
cette voix obscène cette voix hidéaliste
Cette voix parle pour la vermine du monde entier et la vermine du monde entier l'écoute et elle lui répond en hurlant
alors le veilleur de nuit entend le vrai cantique du Vatican
la lugubre complaine des prêtres
le cliquetis des baïonnettes
la sonnette du saint sacrement
et le bruit des boîtes à pansements
l'affreuse clameur des possédants
en chœur
avec le chœur des bourreaux qui demandent justice en chœur
avec le chœur des repus qui hurlent qu'ils ont faim en chœur
avec les égorgeurs qui crient à l'assassin en chœur
avec les litanies des hommes aux globules noirs en chœur
avec les vieux cantiques des vieux bourreurs de mou en chœur
avec les abominables choristes chantant l'abominable opéra sinistre
Sacré-Cœur de Jésus ayez pitié de nous mais comme il connaît la chanson le pape en a marre et tourne le bouton silence
silence troublé par une discrète petite toux c'est le veilleur qui fait hum... hum... histoire de montrer qu'il est là
et le Saint-Père un peu étonné fait celui qui ne le voit pas il met sa tête entre ses mains... il se recueille et tout en marmonnant un petit notre-père-qui-êtes-aux-cieux
à travers ses doigts entrouverts il regarde à quel genre d'homme il a affaire et comme l'homme est plutôt mal fringue le Saint-Père est un peu inquiet et il se dit Quel est cet homme que me veut-il comment est-il entré ici c'est peut-être un dévoyé un anarchiste un terroriste un illuminé un trotskyste
dans les méninges papales l'étonnement la crainte et la curiosité se baladent en liberté et le Saint-Père continue sa prière Que votre volonté soit faite... c'est peut-être cette vache d'évêque qui l'a envoyé pour me sectionner le gésier s'il fait un pas de plus je tire sur la sonnette pour appeler les carabiniers... sur la terre comme au ciel... il n'a pourtant pas l'air mauvais... c'est peut-être un gros industriel du textile qui vient pour que je casse le mariage de sa fille et s'est déguisé en loqueteux pour que je lui fasse un prix... donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien... si tu crois m'avoir c'est moi qui t'aurai mon vieux... pater noster qui êtes aux deux... peut-être que c'est un de mes fils naturels... il va m'appeler papa me demander des ronds... me voilà dans de beaux draps... quel dommage qu'on ne soit plus au temps des Borgia au temps des oubliettes et des petits flacons... ne nous laissez pas succomber à la tentation... je vais tout de même lui poser quelques questions... sed libéra nos a malo amen... Quel bon vent vous amène mon ami Je n'aime pas la prière dit le veilleur de nuit ça fait un sale petit bruit un sale petit bruit de poussière on dirait qu'on bat les tapis
tout de même je vous en prie Saint-Père comme on dit
je vous en prie ne m'appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l'anneau
gardez votre truc sur la tête moi je garderai ma casquette vous me demandez quel bon vent m'amène je suis venu à pied le vent était mauvais mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez j'ai répondu à votre question répondez à la mienne où est le panier
Le panier répond le Saint-Père qui ne sait que faire que dire que penser quel panier
Quand un pâtissier dit le veilleur
quand un pâtissier va livrer en ville une pièce montée...
un grand gâteau de noces ou d'anniversaire... il met la
pièce montée dans un panier... il met le panier sur sa tête...
il s'en va là où il doit aller... il s'en revient la course faite
le panier à la main et ceux qui le voient passer disent
Voilà un pâtissier parce qu'un pâtissier c'est quelqu'un...
quelqu'un qui ressemble à quelque chose...
tandis que toi
tu ne ressembles à rien
comme un vieux gâte-sauce absurde et morne
comme un vieux faux pâtissier funèbre qui aurait revêtu
on ne sait pas trop pourquoi la robe de la mariée tu portes
sérieusement gravement posée sur ta tête la pièce montée   I
et tu n'oses pas la bouger cette tête de crainte de voir la
crème dégouliner et tu restes là assis sans bouger de crainte
de voir la robe se déchirer de crainte de laisser voir aux
autres
le personnage tel qu'il est le grand pâtissier sans panier
le grand homme sans spécialité possédant toutes les qualités
le grand homme pauvre comme Job riche comme Crésus
utile comme la paille dans l'acier
le grand homme irréprochable incorruptible invulnérable infaillible imperméable insubmersible et vénérable et vénéré et admirable et admiré et considérable et considéré et respectable et respecté respecté
voilà le grand mot lâché le respect
et le veilleur de nuit s'esclaffe le respect
il s'esclaffe comme une girafe il se tord comme une baleine
et son rire c'est comme le rire nègre des nègres comme le fou rire des fous comme le rire enfantin des enfants des enfants c'est le rire brut le rire qui secoue
le vrai fou rire vraiment comme le vrai fou rire du printemps
vous savez quand le printemps arrive à toute vitesse en
chantant à tue-tête
le printemps fou
le printemps un peu saoul
et tellement content
le printemps
il a sur l'oreille la grande fleur qu'on appelle soleil une fille toute neuve toute joyeuse toute nue dans les bras
il marche sur la nouvelle herbe
et la nouvelle herbe frémit sous la caresse de ses pas
la fille est jolie comme un rêve
tellement jolie
que le printemps lui-même n'en revient pas elle tient dans sa main un oiseau nouveau c'est l'oiseau de la jeunesse
l'oiseau qui rit aux éclats
«et voilà le pape qui pousse un long cri de détresse et
qui pique une tête et qui roule à terre et qui pique une
crise et qui se relève en hurlant
il a reçu un éclat de rire dans l'œil
et, continuant son hurlement il tourne autour de son
fauteuil en courant
poursuivi par l'oiseau moqueur
l'oiseau qui rit comme un enfant
Allez laisse
dit le veilleur à l'oiseau
laisse c'est un vieux
sauve-toi... va-t'en...
l'oiseau s'envole par la fenêtre
l'oiseau s'envole vers les pays chauds
et le pape reprend son souffle et ses saints esprits
Sauf le respect que je ne vous dois pas Saint-Père comme
on dit vous ressemblez à un vieux voyageur de première
Et pourquoi donc... demande le Saint-Père intrigué et
confus tout en s'assurant d'un petit regard inquiet et
circulaire que l'oiseau est bien parti
Quand un vieux voyageur dit le veilleur
quand un vieux voyageur de première passant pour
prendre l'air sa vieille tête par la portière reçoit dans
l'œil une escarbille...
mais le pape l'interrompt
Ah foutez-moi la paix à la fin
je ne suis tout de même pas arrivé à mon âge et à ma haute situation pour me laisser emmerder par un malheureux petit libre penseur de rien du tout venu je ne sais d'où
Je ne suis pas libre penseur dit le veilleur je suis athée
Hein quoi dit le Saint-Père
et l'autre dans le tuyau de son oreille
l'autre se met à gueuler
Allô allô Saint-Père vous m'entendez
athée
A comme absolument athée
T comme totalement athée
H comme hermétiquement athée
É accent aigu comme étonnamment athée
E comme entièrement athée
pas libre penseur
athée
il y a une nuance
mais toi les nuances tu t'en balances et puis dans le fond ce que je t'en dis... j'étais venu pour te voir je t'ai vu ça me suffit...
et le veilleur fait le .geste de s'en aller mais le successeur de saint lance-Pierre de saint lance-Paul et de saint lance-flammes lui met doucement la main sur l'épaule et le regarde avec une compatissante tristesse simulée d'une façon si parfaite que le saint simulateur professionnel pris lui-même par le ronron de sa simulation verse les authentiques larmes de la bonté de l'humilité de la résignation et de la désolation et il gémit
Poussière tout n'est que poussière et tout retournera en poussière
Tais-toi dit le veilleur
tu parles comme un aspirateur
alors le secrétaire général de la chrétienté s'arrête de philosopher
et fusillant le veilleur du regard
en secouant sa noble tête de vieillard sur son goitre
somptueux
il entonne d'une voix grave les Commandements de Dieu
Garde à vous
repos éternel
garde à vous
garde à vous
l'arme à la bretelle
en avant marche et paix sur la terre aux hommes de benne volonté section halte
couchez-vous... aplatissez-vous... humiliez-vous...
enfouissez-vous...
rampez
garde à vous garde à vous
contre tous ceux qui osent lever la tête
feu à volonté
mais soudain le Saint-Père cesse de gesticuler
et voit en face de lui
le veilleur déguisé en Saint-Père
et ce sans aucun doute pour se foutre de lui
le veilleur déguisé en Saint-Père avec comme lui une
tiare sur la tête et qui comme lui fait de grands gestes
en poussant de grands cris
blême de rage
rouge de honte
vert-de-gris
le pape se jette sur son ennemi avanti avanti
et le voilà le nez ensanglanté...
sur la glace où le Saint-Pèce s'est cogné contre son
auguste reflet de Saint-Père
il y a une petite tache de sang
une petite tache de sang inodore incolore sans saveur un simulacre de tache de sang pour ce qui est du veilleur il est parti depuis longtemps eh oui
ça fait déjà un bon quart d'heure...
un bon quart d'heure qu'il est parti
laissant le pape avec ses grandes manœuvres
ses grandes orgues ses petits ennuis
le pape seul dans la grande salle de son Vatican
seul
comme au milieu d'une assiette sale un vieux cure-dents dans la rue la nuit est tombée et le veilleur marche dans la rue dans la nuit
il tombe une toute petite pluie
sa lanterne est allumée
quelqu'un court derrière lui
Û se retourne et voit dans la lumière
un chat de gouttière
et le veilleur de nuit s'arrête
le chat aussi
Tu devrais venir par là dit le chat
il y a un oiseau blessé
des fois que tu serais vétérinaire
on ne sait jamais
il doit venir de très loin cet oiseau
ses ailes étaient couvertes de poussière
il volait
il saignait
et puis il est tombé très vite comme ça d'un seul coup
comme une pierre
j'ai sauté dessus pour le manger
mais il s'est mis à chanter
et sa chanson était si belle
que je me suis privé de dîner
Je crois que je le connais dit le veilleur
et le voilà parti avec le chat de gouttière
sous la pluie
ils arrivent sur une petite place
C'est là dit le chat
C'est ici dit le veilleur
je m'en doutais
il se baisse et ramasse l'oiseau
Je crois qu'il en a pris un bon coup dit le chat
son aile gauche est arrachée
il n'en a pas pour longtemps
Ta gueule dit le veilleur
le chat comprend qu'il faut se taire
il se tait
et dans la main du veilleur l'oiseau de la jeunesse
commence à délirer
Ah ça m'embêterait de mourir
j'ai vu des choses si belles... si terribles... si vivantes... et puis des choses si drôles si étonnantes
ah ça m'embêterait de mourir j'ai un tas de choses à dire et puis j'ai envie de rire... j'ai envie de chanter... Tais-toi dit le veilleur tais-toi si tu veux guérir Mais puisque je te dis que j'ai vu des choses... et l'oiseau se retourne dans la main du veilleur comme un malade dans son ht x le chat inquiet fronce les sourcils l'oiseau raconte Je volais très vite si vite et je voyais je voyais...
...au-dessus des Baléares j'ai vu l'été qui s'en allait et sur le bord de la mer
la Catalogne qui bougeait et partout des vivants... des garçons et des filles qui se préparaient à mourir et qui riaient... j'ai vu
la première neige sur Madrid
la première neige sur un décor de suie de cendres et
de sang
et j'ai revu celle qui était si belle
la jolie fille du printemps
elle était debout au milieu de l'hiver
elle tenait à la main une cartouche de dynamite
ses espadrilles prenaient l'eau
le roleil qu'elle portait sur l'oreille
était d'un rouge éclatant
c'était la fleur de la guerre civile
la fleur vivante comme un sourire
la fleur rouge de la liberté
doucement j'ai volé autour d'elle
sous son sein gauche son cœur battait
et tout le monde l'entendait battre
le cœur de la révolution
ce cœur que rien ne peut empêcher de battre
que rien... personne ne peut empêcher d'abattre ceux qui
veulent l'empêcher de battre... de se battre...
de battre... de battre...
Ne t'excite pas comme ça dit le veilleur
tu as la fièvre
tu saignes
ton aile est arrachée
essaie de dormir... laisse-moi faire...
je te guérirai
et le veilleur s'en va la casquette sur la tête l'oiseau blessé dans le creux de la main le chat de gouttière tient la lanterne et il leur montre le chemin.
1936.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 105-135






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Frederique

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L’Orgue de Barbarie


Moi je joue du piano
disait l'un
moi je joue du violon
disait l'autre
moi de la harpe moi du banjo
moi du violoncelle
moi du biniou... moi de la flûte
et moi de la crécelle.
Et les uns et les autres parlaient parlaient
parlaient de ce qu'ils jouaient.
On n'entendait pas la musique
tout le monde parlait
parlait parlait
personne ne jouait
mais dans un coin un homme se taisait:
«Et de quel instrument jouez-vous Monsieur
qui vous taisez et qui ne dites rien?»
lui demandèrent les musiciens.
«Moi je joue de l'orgue de Barbarie
et je joue du couteau aussi»
dit l'homme qui jusqu'ici
n'avait absolument rien dit
et puis il s'avança le couteau à la main
et il tua tous les musiciens
et il joua de l'orgue de Barbarie
et sa musique était si vraie
et si vivante et si jolie
que la petite fille du maître de la maison
sortit de dessous le piano
où elle était couchée endormie par ennui
et elle dit:
«Moi je jouais au cerceau
à la balle au chasseur
je jouais à la marelle
je jouais avec un seau
je jouais avec une pelle
je jouais au papa et à la maman
je jouais à chat perché
je jouais avec mes poupées
je jouais avec une ombrelle
je jouais avec mon petit frère
avec ma petite sœur
je jouais au gendarme
et au voleur
mais c'est fini fini fini
je veux jouer à l'assassin
je veux jouer de l'orgue de Barbarie.»
Et l'homme prit la petite fille par la main
et ils s'en allèrent dans les villes
dans les maisons dans les jardins
et puis ils tuèrent le plus de monde possible
après quoi ils se marièrent
et ils eurent beaucoup d'enfants.
Mais
l'aîné apprit le piano
le second le violon
le troisième la harpe
le quatrième la crécelle
le cinquième le violoncelle
et puis ils se mirent à parler parler
parler parler parler
on n'entendit plus la musique
et tout fut à recommencer!

http://www.4shared.com/audio/12BmygZH/Prevert_Jacques_-_Lorgue_de_Ba.html

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 139-141

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Immense et rouge


Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d'hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon cœur va disparaître
Et tout mon sang va s'en aller
S'en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es.


 Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 176

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