Jacques Prévert -> Ζακ Πρεβέρ

Frederique · 113 · 60013

Frederique

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Les grandes inventions

Écoutez comme elle craque le soir l’armoire
la grande armoire à glace
la grande armoire à rafraîchir
la grande armoire à glace à rafraîchir la mémoire des lièvres
Il y a un lièvre dans chaque tiroir
et chaque lièvre dans le froid rafraîchi
comme un fruit glacé
comme un marron glacé
se trouve comme ça soudain
plongé dans son passé
mais ils ne se rappellent rien du tout
les lièvres
Mais l’homme savent a beau perfectionner les meubles
et supplier tremblant de fièvre
les lièvres
et faire l’aimable
Voyons voyons
je suis le professeur Cocon
J’ai déjà inventé le ver à. soie
vous n’allez pas me faire ça à moi
allons allons rappelez-vous
d’où venez-vous
où étiez-vous autrefois
mais les lièvres ne répondent pas
Alors le professeur installe
un grand nouveau système d’horlogerie
avec un sablier à pédale
des calendriers à coulisses
et puis un très petit arbre généalogique
avec des lapins à musique
Et puis l’infra-rouge
et le système bleu
mais rien ne bouge
c’est lamentable
dans la tête des lièvres
Il a beau se donner un mal de chien
le pauvre malheureux
mnémotechnicien
toutes ces petites bêtes
ah vraiment c’est trop bête
n’en font qu’à leur tête
Alors il tourne autour des meubles
la tête dans ses mains
et il pleure
et il pleure
Soudain il sent ses mains mouillées per les pleurs
Tiens et voilà
que je pleure maintenant
Hélas! C’est la grande pitié
des armoires à lièvres de France
Oh! lièvres
vous n’allez tout de même pas laisser pleurer un professeur
allons faites un petit effort
lièvres souvenez-vous
descendez-vous du singe
ou bien du kangourou
Lièvres
ne voyez-vous pas
comme je suis malheureux
voyons faites un tout petit effort
ce n’est tout de même pas une affaire
que de se rappeler
puisque tout le monde le fait
Lièvres
je vous en prie
souvenez-vous du jour
du fameux jour
où la tortue est arrivée avant vous
Mais du tiroir aux lièvres
aucune réponse ne vient
Tristes petits ingrats
et sales petits vauriens
pense le professeur
Et il s’assoit par terre
la tête dans les deux mains
Ah vraiment il y a des soirs comme cela
où on se demande si la terre tourne bien
et pourtant elle tourne
Et Dieu la fait tourner
c’est un fait
Dieu est bon il fait bien ce qu’il fait
c’est ce sale petit monde de lièvres
qui est mauvais
Et voilà ce bon professeur
qui rêve d’une machine à perfectionner le civet
Mais tout de même il se secoue
il lutte contre le découragement
Il se répète dans son petit soi-même
En avant en avant
En avant en avant
et il refait ses calculs
il vérifie la preuve par l’œuf
et toutes les preuves qu’il faut
et ses calculs sont justes
et sans aucun défaut
Soudain il sursaute et l’inquiétude s’installe dans sa tête
et la sueur froide
Mais alors
si mes calculs sont justes
c’est sûrement mes lièvres qui sont faux
Il se précipite vers l’armoire
mais la glace est fondue
parce que c’est le printemps
tous comme un seul homme
les lièvres ont fichu le camp
Ne vous désolez pas professeur
les lièvres s’en vont
mais les tiroirs restent
C’est la vie.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 42-45
« Last Edit: 17 Mar, 2010, 09:04:18 by Frederique »
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Frederique

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Le retour au pays

C'est un Breton qui revient au pays natal
Après avoir fait plusieurs mauvais coups
Il se promène devant les fabriques à Douarnenez
Il ne reconnaît personne
Personne ne le reconnaît
Il est très triste.
N entre dans une crêperie pour manger des crêpes
Mais il ne peut pas en manger
Il a quelque chose qui les empêche de passer
Il paye
Il sort
Il allume une cigarette
Mais il ne peut pas la fumer.
Il y a quelque chose
Quelque chose dans sa tête
Quelque chose de mauvais
Il est de plus en plus triste
Et soudain il se met à se souvenir :
Quelqu'un lui a dit quand il était petit
« Tu finiras sur l'échafaud »
Et pendant des années
Il n’a jamais osé rien faire
Pas même traverser la rue
Pas même partir sur la mer
Rien absolument rien.
Il se souvient.
Celui qui avait tout prédit c’est l’oncle Grésillard
L’oncle Grésillard qui portait malheur à tout le monde
La vache!
Et le Breton pense à sa sœur
Qui travaille à, Vaugirard
A son frère mort à la guerre
Pense à toutes les choses qu'il a vues
Toutes les choses qu'il a faites.
La tristesse se serre contre lui
Il essaie une nouvelle fois
D'allumer une cigarette
Mais il n’a Pas envie de fumer
Alors il décide d’aller chez l’oncle Grésillard.
Il y va
Il ouvre la porte
L'oncle ne le reconnaît pas
Mais lui le reconnaît
Et lui dit :
« Bonjour oncle Grésillard »
Et puis il lui tord le cou.
Et il finit sur l’échafaud à Quimper
Après avoir mangé deux douzaines de crêpes
Et fumé une cigarette.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 67-68
« Last Edit: 17 Mar, 2010, 08:58:01 by Frederique »
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Le concert n’a pas été réussi

Compagnons des mauvais jours
Je vous souhaite une bonne nuit
Et je m'en vais.
La recette a été mauvaise
C'est de ma faute
Tous les torts sont de mon côté
J'aurais dû vous écouter
J'aurais dû jouer du caniche
C'est une musique qui plaît
Mais je n'en ai fait qu'à ma tête
Et puis je me suis énervé.
Quand on joue du chien à poil dur
Il faut ménager son archet
Les gens ne viennent pas au concert
Pour entendre hurler à la mort
Et cette chanson de la Fourrière
Nous a causé le plus grand tort.
Compagnons des mauvais jours
Je vous souhaite une bonne nuit
Dormez
Rêvez
Moi je prends ma casquette
Et puis deux ou trois cigarettes dans le paquet
Et je m'en vais...
Compagnons des mauvais jours
Pensez à moi quelquefois
Plus tard...
Quand vous serez réveillés
Pensez à celui qui joue du phoque et du saumon fumé
Quelque part...
Le soir
Au bord de la mer
Et qui fait ensuite la quête
Pour acheter de quoi manger
Et de quoi boire...
Compagnons des mauvais jours
Je vous souhaite une bonne nuit...
Dormez
Rêvez
Moi je m'en vais.

Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 69-70
« Last Edit: 17 Mar, 2010, 08:49:31 by Frederique »
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Frederique

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Événements

Une hirondelle vole dans le ciel
vole vers son nid
son nid où il y a des petits
elle leur apporte une ombrelle
des vers de vase des pissenlits
un tas de choses pour amuser les enfants
dans la maison où il y a le nid
un jeune malade crève doucement dans son lit
dans son lit
sur le trottoir devant la porte
sur le trottoir devant la porte
il y a un type qui est noir et qui débloque
derrière la porte un garçon embrasse une fille
un peu plus loin au bout de la rue
un pédéraste regarde un autre pédéraste
et lui fait adieu de la main
l'un des deux pleure
l'autre fait semblant
il a une petite valise
il tourne le coin de la rue
et dès qu'il est seul il sourit
l'hirondelle repasse dans le ciel
et le pédéraste la voit
Tiens unh hirondelle...
et il continue son chemin
dans son lit le jeune malade meurt
l'hirondelle passe devant la fenêtre
regarde à travers le carreau
Tiens un mort...
elle vole un étage plus haut
et voit à travers la vitre
un assassin la tête dans les mains
la victime est rangée dans un coin
repliée sur elle-même
Encore un mort dit l'hirondelle...
l'assassin la tête dans les mains
se demande comment il va sortir de là
il se lève et prend une cigarette
et se rassoit
l'hirondelle le voit
dans son bec elle tient une allumette
elle frappe au carreau avec son bec
l'assassin ouvre la fenêtre
prend l'allumette
Merci hirondelle...
et il allume sa cigarette
Il n'y a pas de quoi dit l'hirondelle
c'est la moindre des choses
et elle s'envole à tire-d'aile...
l'assassin referme la fenêtre
s'assied sur une chaise et fume
la victime se lève et dit
C'est embêtant d'être mort
on est tout froid
Fume ça te réchauffera
l'assassin lui donne la cigarette
et la victime dit Je vous en prie
C'est la moindre des choses dit l'assassin
je vous dois bien ça
il prend son chapeau il le met sur la tête
et il s'en va
il marche dans la rue
soudain il s'arrête
il pense à une femme qu'il a beaucoup aimée
c'est à cause d'elle qu'il a tué
cette femme il ne l'aime plus
mais jamais il n'a osé le lui dire
il ne veut pas lui faire de la peine
de temps en temps il tue quelqu'un pour elle
ça lui fait tellement plaisir
à cette femme
lui il mourrait plutôt que de la faire souffrir
il s'en fout de souffrir l'assassin
mais quand c'est les autres qui souffrent
il devient fou
sonné
cinglé
hors de lui
il fait n'importe quoi n'importe où n'importe quand
et puis après il fout le camp
chacun son métier
y en a qui tuent
d'autres qui sont tués
il faut bien que tout le monde vive
Si t'appelles ça vivre
l'assassin a parlé tout haut
et le type qui l'interpelle
est assis sur le trottoir
c'est un chômeur
il reste là du matin au soir
assis sur le trottoir
il attend que ça change
Tu sais d'où je viens lui dit l'assassin
l'autre secoue la tête
Je viens de tuer quelqu'un
Il faut bien que tout le monde meure
répond le chômeur
et soudain à brûle-pourpoint
Avez-vous des nouvelles?
Des nouvelles de quoi?
Des nouvelles du monde
des nouvelles du monde... il paraît qu'il va changer
la vie va devenir très belle
tous les jours on pourra manger
il y aura beaucoup de soleil
tous les hommes seront grandeur naturelle
et personne ne sera humilié
mais voilà l'hirondelle qui revient
l'assassin s'en va
le chômeur reste là
et il se tait
il écoute les bruits
il entend des pas
et il les compte
pour passer le temps machinalement
1 2 3 4 5 etc... etc...
jusqu'à cent... plusieurs fois...
c'est un homme qui fait les cent pas
au rez-de-chaussée
dans une chambre remplie de paperasses
il a une grosse tête de penseur
des lunettes en écaille
une grosse tête de roseau bien pensant
il fait les cent pas et il cherche
il cherche quelque chose qui le fera devenir quelqu'un
et quand on frappe à sa porte il dit
Je n'y suis pour personne
il cherche
il cherche quelque chose qui le fera devenir quelqu'un
le monde entier pourrait bien frapper à sa porte
le monde entier pourrait bien se rouler sur le paillasson
et gémir
et pleurer
et supplier
demander à boire
à boire ou à manger
qu'il n'ouvrirait pas...
il cherche
il cherche la fameuse machine à peser les balances
lorsqu'il l'aura trouvée
la fameuse machine à peser les balances
il sera l'homme le plus célèbre de son pays
le roi des poids et mesures
des poids et mesures de la France
et en lui-même il pousse de petits cris
vive papa
vive moi
vive la France
soudain il se cogne l'orteil contre le pied du lit
c'est dur le pied d'un lit
plus dur que le pied d'un génie
et voilà le roseau pensant sur le tapis
berçant son pauvre pied endolori
dehors le chômeur hoche la tête
sa pauvre tête bercée par l'insomnie
près de lui un taxi s'arrête
des êtres humains descendent ils sont en deuil
en larmes et sur leur trente et un
l'un d'eux paie le chauffeur
le chauffeur s'en va
avec son taxi
un autre humain l'appelle donne une adresse et monte
le taxi repart 25 rue de Châteaudun
le chauffeur a l'adresse dans la mémoire
il la garde juste le temps qu'il faut
mais c'est tout de même un drôle de boulot...
et quand il a la fièvre
quand il est noir quand il est couché le soir
des miniers et des milliers d'adresses
arrivent à toute vitesse et se bagarrent dans sa mémoire
il a la tête comme un bottin
comme un plan
alors il prend cette tête entre ses mains
avec le même geste que l'assassin
et il se plaint tout doucement
222 rue de Vaugirard
33 rue de Ménilmontant
Grand Palais
Gare Saint-Lazare
rue des derniers des Mohicans
c'est fou ce que l'homme invente
pour abîmer l'homme
et comme tout ça se passe tranquillement
l'homme croit vivre et pourtant il est déjà presque mort
et depuis très longtemps
il va et il vient dans un triste décor
couleur de vie de famille
couleur de jour de l'an
avec le portrait de la grand-mère
du grand-père et de l'oncle Ferdinand
celui qui puait tellement des oreilles
et qui n'avait plus qu'une seule dent
l'homme se balade dans un cimetière
et promène en laisse son ennui
il n'ose rien dire
il n'ose rien faire
il a hâte que ça soit fini
aussi quand arrive la guerre
il est fin prêt pour être crôni
et celui qu'on assassine
une fois sa terreur passée
il fait ouf et dit Je vous remercie
me voilà bien débarrassé
………………………………………………
ainsi l'assassiné roule sur soi-même
et baignant dans son sang
il est très calme
et ça fait plaisir à voir
ce cadavre bien rangé dans un coin
dans ce coquet petit logement
il y a un silence de mort
On se croirait à l'église dit une mouche en entrant
c'est émouvant
et toutes les mouches réunies font entendre un pieux bourdonnement
puis elles s'approchent de la flaque
de la grande flaque de sang
mais la doyenne des mouches leur dit
Halte là mes enfants
remercions le bon dieu des mouches de ce festin improvisé
et sans une fausse note toutes les mouches entonnent le bénédicité
l'hirondelle passe et fronce les sourcils
elle a horreur de ces simagrées
les mouches sont pieuses
l'hirondelle est athée
elle est vivante
elle est belle
elle vole vite
il y a un bon Dieu pour les mouches
un bon Dieu pour les mites
pour les hirondelles il n'y a pas de bon Dieu
elles n'en ont pas besoin...
l'hirondelle continue son chemin et voit
à travers les brise-bise d'une autre fenêtre
autour du jeune mort toute la famille assise
elle est arrivée en taxi
en larmes en deuil et sur son trente et un
elle veille le mort
elle reste là
si la famille ne restait pas là
le mort s'enfuirait peut-être
ou bien peut-être qu'une autre famille viendrait
et le prendrait
quand on a un mort on y tient
et quand on n'en a pas on en voudrait bien un
Les gens sont tellement mesquins
n'est-ce pas oncle Gratien
A qui le dites-vous
les gens sont jaloux
ils nous prendraient notre mort
notre mort à nous
ils pleureraient à notre place
c'est ça qui serait déplacé
et chacun dans l'armoire à glace
chacun se regarde pleurer...
un chômeur assis sur le trottoir
un taxi sur un boulevard
un mort
un autre mort
un assassin
un arrosoir
une hirondelle qui va et vient
dans le ciel couleur de ciel
un gros nuage éclate enfin
la grêle...
des grêlons gros comme le poing
tout le monde respire
Ouf
il ne faut pas se laisser abattre
il faut se soutenir
manger
les mouches lapent
les petits de l'hirondelle mangent le pissenlit
la famille la mortadelle
l'assassin une botte de radis
le chauffeur de taxi au rendez-vous des chauffeurs
rue de Tolbiac
mange une escalope de cheval
tout le monde mange sauf les morts
tout le monde mange
les pédérastes... les hirondelles...
les girafes... les colonels...
tout le monde mange
sauf le chômeur
le chômeur qui ne mange pas parce qu'il n'a rien à manger
il est assis sur le trottoir
il est très fatigué
depuis le temps qu'il attend que ça change
il commence à en avoir assez
soudain il se lève
soudain il s'en va
à la recherche des autres
des autres
des autres qui ne mangent pas parce qu'ils n'ont rien à manger
des autres tellement fatigués
des autres assis sur les trottoirs
et qui attendent
qui attendent que ça change et qui en ont assez
et qui s'en vont à la recherche des autres
tous les autres
tous les autres tellement fatigués
fatigués d'attendre
fatigués...
Regardez dit l'hirondelle à ses petits
ils sont des milliers
et les petits passent la tête hors du nid
et regardent les hommes marcher
S'ils restent bien unis ensemble
ils mangeront dit l'hirondelle
mais s'ils se séparent ils crèveront
Restez ensemble hommes pauvres
restez unis
crient les petits de l'hirondelle
Restez ensemble hommes pauvres
restez unis
crient les petits
quelques hommes les entendent
saluent du poing
et sourient.

1937


Jacques Prévert, Paroles, « Événements » ( paru dans «Les Cahiers G.L.M.» en 1937) Éditions Gallimard, 1949, p. 46 – 55

« Last Edit: 01 Apr, 2010, 14:40:59 by Frederique »
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Dans ma maison

Dans ma maison vous viendrez
D'ailleurs ce n'est pas ma maison
Je ne sais pas à qui elle est
Je suis entré comme ça un jour
Il n'y avait personne
Seulement des piments rouges accrochés au mur blanc
Je suis resté longtemps dans cette maison
Personne n'est venu
Mais tous les jours et tous les jours
Je vous ai attendue

Je ne faisais rien
C'est-à-dire rien de sérieux
Quelquefois le matin
Je poussais des cris d'animaux
Je gueulais comme un âne
De toutes mes forces
Et cela me faisait plaisir
Et puis je jouais avec mes pieds
C'est très intelligent les pieds
Ils vous emmènent très loin
Quand vous voulez aller très loin
Et puis quand vous ne voulez pas sortir
Ils restent là ils vous tiennent compagnie
Et quand il y a de la musique ils dansent
On ne peut pas danser sans eux
Faut être bête comme l'homme l'est si souvent
Pour dire des choses aussi bêtes
Que bête comme ses pieds gai comme un pinson
Le pinson n'est pas gai
Il est seulement gai quand il est gai
Et triste quand il est triste ou ni gai ni triste
Est-ce qu'on sait ce que c'est un pinson
D'ailleurs il ne s'appelle pas réellement comme ça
C'est l'homme qui a appelé cet oiseau comme ça
Pinson pinson pinson pinson

Comme c'est curieux les noms
Martin Hugo Victor de son prénom
Bonaparte Napoléon de son prénom
Pourquoi comme ça et pas comme ça
Un troupeau de bonapartes passe dans le désert
L'empereur s'appelle Dromadaire
Il a un cheval caisse et des tiroirs de course
Au loin galope un homme qui n'a que trois prénoms
Il s'appelle Tim-Tam-Tom et n'a pas de grand nom
Un peu plus loin encore il y a n'importe qui
Beaucoup plus loin encore il y a n'importe quoi
Et puis qu'est-ce que ça peut faire tout ça

Dans ma maison tu viendras
Je pense à autre chose mais je ne pense qu'à ça
Et quand tu seras entrée dans ma maison
Tu enlèveras tous tes vêtements
Et tu resteras immobile nue debout avec ta bouche rouge
Comme les piments rouges pendus sur le mur blanc
Et puis tu te coucheras et je me coucherai près de toi
Voilà
Dans ma maison qui n'est pas ma maison tu viendras.


Jacques Prévert, Paroles, « Dans ma maison » Éditions Gallimard, 1949, p. 82, 83

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Chasse à l’enfant

A Marianne Oswald

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

Qu'est-ce que c'est que ces hurlements

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant

Il avait dit J'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coups de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Pour chasser l'enfant pas besoin de permis
Tous les braves gens s'y sont mis
Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil

Bandit! Voyou ! Voleur ! Chenapan!

Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage

Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!

Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.


Jacques Prévert, Paroles, « Chasse à l’enfant » Éditions Gallimard, 1949, p. 84, 85




La Chasse à l'enfant est un poème de Jacques Prévert qui évoque la mutinerie d'août 1934 de Belle-Île-en-Mer.
Dès 1902, le Ministère de la Justice établit sur la Haute-Boulogne, une colonie pénitentiaire pour mineurs «délinquants» avec une école de matelotage : un bateau avec son gréement était placé au milieu de la cour, mais les détenus ne sortaient pas en mer. Rapidement, le domaine de Bruté est acheté et transformé en «centre d'apprentissage agricole» et aussi de mécanique diésel, ce qui permet d'augmenter la capacité d'accueil des enfants et de diversifier leur formation. Une célèbre révolte des enfants a lieu en 1934 ; après que les moniteurs ont tabassé un pupille, les jeunes détenus se sont soulevés et enfuis.
Une prime de 20 francs a été offerte à quiconque capturerait un fugitif. Cette mutinerie a déclenché une campagne de presse faisant connaître au monde entier les conditions de détention, demandant la fermeture de bagne d'enfants. Ces conditions furent améliorées pour l'occasion mais la colonie ne fut définitivement fermée qu'en 1977.
Les bâtiments de la Haute-Boulogne, qui avaient été complètement rénovés, sont, depuis utilisés comme locaux pour accueillir des colonies de vacances pour jeunes enfants. Jacques Prévert et Marcel Carné (La Fleur de l'âge) ont rendu un vibrant hommage aux jeunes héros de cette période sombre de l'histoire de Belle-Île.

Wikipédia

Jean guidoni - La chasse à l'enfant - clip Sin le Noble


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familiale


La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu'est-ce qu'il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu'est-ce qu'il trouve le fils?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière..


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 86
« Last Edit: 16 Mar, 2010, 19:28:09 by Frederique »
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Jacques Prévert, familiale         
         
         
         
La mère fait du tricot         
Le fils fait la guerre         
Elle trouve ça tout naturel la mère         
Et le père qu'est-ce qu'il fait le père?         
Il fait des affaires         
Sa femme fait du tricot         
Son fils la guerre         
Lui des affaires         
Il trouve ça tout naturel le père         
Et le fils et le fils         
Qu'est-ce qu'il trouve le fils?         
Il ne trouve rien absolument rien le fils         
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre         
Quand il aura fini la guerre         
Il fera des affaires avec son père         
La guerre continue la mère continue elle tricote         
Le père continue il fait des affaires         
Le fils est tué il ne continue plus         
Le père et la mère vont au cimetière         
Ils trouvent ça naturel le père et la mère         
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires         
Les affaires la guerre le tricot la guerre         
Les affaires les affaires et les affaires         
La vie avec le cimetière
   
      

Jacques Prévert, family   
English translation by Frederique   
   
   
The mother knits   
The son makes war   
The mother finds this completely natural   
And the father what does he do?   
Business as always   
His wife knits   
His son goes to war   
Him, business as always   
The father finds this completely natural   
And the son and the son   
What does the son think?   
He thinks nothing at all, the son   
The son's mother knits, his father, business as always, he goes to war   
When he has finished with war   
He will do business as usual with his father   
The war goes on, the mother continues to knit   
The father continues with business   
The son is killed and doesn't continue   
The father and the mother go to the cemetery   
They find this completely natural, the father and the mother   
Life goes on, life with the knitting the war and business as always   
Business, war, knitting, war   
Business, business and more business   
Life with the cemetery
   



Πρόκειται για μετάφραση που δημοσιεύω πρώτη φορά. Σίγουρα ερασιτεχνική γιατί την έκανα προσωπικά για έναν φίλο εξηγώντας του απλά τι λέει το ποίημα. Πρόσθεσα και στίξη. Ας με συγχωρέσει ο Prévert εκεί που βρίσκεται. Για μένα, ο Prévert δεν πρέπει να μεταφράζεται..

μεταφράσεις που βρήκα στο διαδίκτυο
« Last Edit: 28 Feb, 2010, 14:29:42 by Frederique »
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Sables mouvants

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 153
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Frederique

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Les belles familles

Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X (dit le Hutin)
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVIII
et plus personne plus rien...
Qu'est-ce que c'est que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu'à vingt?


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 159
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Le grand homme

Chez un tailleur de pierre
où je l’ai rencontré
il faisait prendre ses mesures
pour la postérité.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 156
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Le droit chemin

A chaque kilomètre
chaque année
des vieillards au front borné
indiquent aux enfants la route
d’un geste de ciment armé.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 155
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Chanson de l’oiseleur

L'oiseau qui vole si doucement
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur
L'oiseau qui soudain prend peur
L'oiseau qui soudain se cogne
L'oiseau qui voudrait s'enfuir
L'oiseau seul et affolé
L'oiseau qui voudrait vivre
L'oiseau qui voudrait chanter
L'oiseau qui voudrait crier
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau qui vole si doucement
C'est ton cœur jolie enfant
Ton cœur qui bat de l'aile si tristement
Contre ton sein si dur si blanc.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 150
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Le désespoir est assis sur un banc

Dans un square sur un banc
Il y a un homme qui vous appelle quand on passe
Il a des binocles un vieux costume gris
Il fume un petit ninas il est assis
Et il vous appelle quand on passe
Ou simplement il vous fait signe
Il ne faut pas le regarder
Il ne faut pas l'écouter
Il faut passer
Faire comme si on ne le voyait pas
Comme si on ne l'entendait pas
Il faut passer presser le pas
Si vous le regardez
Si vous l'écoutez
Il vous fait signe et rien personne
Ne peut vous empêcher d'aller vous asseoir près de lui
Alors il vous regarde et sourit
Et vous souffrez atrocement
Et l'homme continue de sourire
Et vous souriez du même sourire
Exactement
Plus vous souriez plus vous souffrez
Atrocement
Plus vous souffrez plus vous souriez
Irrémédiablement
Et vous restez là
Assis figé
Souriant sur le banc
Des enfants jouent tout près de vous
Des passants passent
Tranquillement
Des oiseaux s'envolent
Quittant un arbre
Pour un autre
Et vous restez là
Sur le banc
Et vous savez vous savez
Que jamais plus vous ne jouerez
Comme ces enfants
Vous savez que jamais plus vous ne passerez
Tranquillement
Comme ces passants
Que jamais plus vous ne vous envolerez
Quittant un arbre pour un autre
Comme ces oiseaux.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 148 -149
« Last Edit: 01 Apr, 2010, 18:13:40 by Frederique »
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Fille d'acier

Fille d'acier je n'aimais personne dans le monde
Je n'aimais personne sauf celui que j'aimais
Mon amant mon amant celui qui m'attirait
Maintenant tout a changé est-ce lui qui a cessé de
m'aimer
Mon amant qui a cessé de m'attirer est-ce moi?
Je ne sais pas et puis qu'est-ce que ça peut faire tout ça?
Maintenant je suis couchée sur la paille humide de
l'amour
Toute seule avec tous les autres toute seule désespérée
Fille de fer-blanc fille rouillée
O mon amant mon amant mort ou vivant
Je veux que tu te rappelles autrefois
Mon amant celui qui m'aimait et que j'aimais.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 146
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