Jacques Prévert -> Ζακ Πρεβέρ

Frederique · 113 · 59993

Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Déjeuner du matin


Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il s'est levé
Il a mis
Son chapeau sur sa tête
Il a mis
Son manteau de pluie
Parce qu'il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi j'ai pris
Ma tête dans ma main
Et j'ai pleuré.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 144-145

Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Presque


A Fontainebleau
Devant l'hôtel de l'Aigle Noir
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur
Un peu plus loin tout autour
Il y a la forêt
Et un peu plus loin encore
Joli corps
Il y a encore la forêt
Et le malheur
Et tout à côté le bonheur
Le bonheur avec les yeux cernés
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos
Le bonheur qui ne pense à rien
Le bonheur comme le taureau
Sculpté par Rosa Bonheur
Et puis le malheur
Le malheur avec une montre en or
Avec un train à prendre
Le malheur qui pense à tout...
A tout
A tout... à tout... à tout...
Et à Tout
Et qui gagne « presque » à tous les coups
Presque.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 154

« Last Edit: 17 May, 2010, 18:16:25 by Frederique »
Communicate. Explore potentials. Find solutions.



Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

La rue de Buci maintenant...

Où est-il parti
le petit monde fou du dimanche matin
Qui donc a baissé cet épouvantable rideau de poussière et de fer sur cette rue
cette rue autrefois si heureuse et si fière d'être rue
comme une fille heureuse et fi ère d'être nue.
Pauvre rue
te voilà maintenant abandonnée dans le quartier
abandonné lui-même dans la ville dépeuplée. Pauvre rue
morne corridor menant d'un point mort à un autre point mort
tes chiens maigres et seuls et ton gros mutilé de guerre
qui a tellement maigri lui aussi
et qui passe dans sa petite voiture mécanique
traversant au hasard sans savoir où aller
s'arrêtant n'importe où sans même savoir où c'est
il s'était fait une raison d'homme
une fois l'autre guerre finie
une raison avec sa voiture
une raison avec ses deux jambes arrachées
et il avait ses petites habitudes
on lui disait bonjour il connaissait tout le monde
et tout le monde le connaissait.
Et il roulait
il s'arrêtait pour boire un verre il oubliait il plaisantait
et puis il allait déjeuner
et voilà qu'encore une fois tout a encore recommencé
et il roule lentement dans sa rue
et il ne la reconnaît plus
et elle ne le reconnaît plus non plus
et la misère debout fait la queue aux portes du malheur
aux portes de l'ennui
et la rue est vide et triste
abandonnée comme une vieille boîte au lait
et elle se tait.
Pauvre rue qui ne veut plus qui ne peut plus rien dire
pauvre rue dépareillée et sous-alimentée
on t'a retiré le pain de la bouche
on t'a arraché les ovaires
on t'a coupé l'herbe sous le pied
on t'a rentré tes chansons dans la gorge
on t'a enlevé ta gaîté
et le diamant de ton rire s'est brisé les dents
sur le rideau de fer de la connerie et de la haine
et les gosses du quartier ne sortent plus de chez le boulanger souriants en mangeant la pesée
au Cours des Halles les sanguines
les petits soleils de Valence
ne roulent plus dans les balances
dans les filets des ménagères
abandonnant sur le trottoir
leurs jolies robes de papier
avec des toréadors et de belles cigarières
imprimées de toutes les couleurs
et puis des noms de villes étrangères
pour faire rêver les étrangers.
Et toi citron jaune
toi qui trônais comme un seigneur au milieu de tes Portugaises vertes
tu étais l'astre de la misère
la lumière du repas de midi et demi.
Où es-tu maintenant
citron jaune qui venais des autres pays
et toi vieille cloche qui vendais des crayons
et qui trouvais dans le vin rouge et dans tes rêves sous les ponts
d'extraordinaires balivernes des histoires d'un autre monde
de prodigieuses choses sans nom
où es-tu
où sont tes crayons...
Et vous marchandes à la sauvette
où sont vos lacets vos oignons
où est le bleu de la lessive
où sont les aiguilles et le fil et les épingles de sûreté.
Et vous filles des quatre saisons
vous êtes là encore bien sûr
mais le cœur n'y est plus
le cœur de ce quartier
le cœur de ces artères
le cœur de cette rue
et vous vendez de mauvaises herbes
et vous avez beaucoup changé.
Vos cris n'ont plus la même musique
dans votre voix quelque chose est brisé...
Et toi jolie fille
qui te promenais
et qui vivais
autour et alentour de la rue de Buci
toi qui grandissais dans ce paysage
toi qui te promenais tous les matins
avec ton chien
avec ton pain
et puis qui es partie
maintenant tu es revenue
et toi non plus tu ne reconnais plus ta rue.
La rue où tu marchais le dimanche matin
avec ton chien
et puis ton pain
tu venais à peine de te réveiller
tes yeux étaient grands ouverts
et brillaient
et tu paraissais nue sous ta robe légère
et tu souriais
heureuse qu'on te regarde
et d'être regardée
devinée désirée
caressée du regard par ta rue tout entière
par ta rue de Buci
qui fronçait le sourcil
qui haussait les épaules
qui faisait celle qui est en colère
et te montrait du doigt
et te traitait de tous les noms
Si ce n'est pas une honte
à son âge
avez-vous déjà vu ça...
et parlait d'en parler à ton père
ta rue de Buci
qui faisait l'indignée
celle qui était en colère
mais dans le fond
heureuse et fière
de ta beauté éblouissante
de ta provocante jeunesse
de ta merveilleuse pauvreté
de ta merveilleuse liberté.




Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 204-207

Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

La morale de l’Histoire


Brunehaut sous ton image une légende épique
Précise tes derniers moments chaotiques
Et traînée par un cheval indompté
Tu entres dans l'histoire en pièces détachées
Mais la gravure te représente
Nue sculpturale séduisante
Et pourquoi ne pas l'avouer mon Dieu
Désirable en diable
Excitante
Et pourtant Brunehaut
Tu peux bien le dire maintenant
Que tu es morte depuis si longtemps
Quand tu es morte
Historiquement
Tu avais bien tout de même dans les quatre-vingts ans
Et derrière ton fameux cheval indompté
Tu devais plutôt ressembler
Pauvre reine mère édentée et détrônée
A une vieille casserole rouillée
Attachée à la queue d'un chien
Par d'impitoyables vauriens
Qu'à l'image décrite plus haut
De l'éblouissante Brunehaut
Mais il faut bien faire un dessin
Pour rendre l'histoire attachante
Et le collégien qui se touche
Évoquant tes fesses et tes seins
En apprenant l'histoire de France
Est attaché lui aussi
Comme l'est le cheval fougueux
Par la queue à tes faux cheveux
Attaché à ton image
Par la queue et par la main
Désolante caresse de collège
Minable orgie de patronage
Dérisoire palais des mirages
Mais Dieu qui sait prendre les choses de très haut
Intervient fort judicieusement
En faveur de son petit chanteur de la manécanterie
Allez vous rhabiller Brunehaut
C'est fini pour aujourd'hui le boulot
Et Brunehaut monte sur son vieux cheval couronné
Et Dieu monte à son tour et en croupe galamment derrière elle
Et les voilà partis pour la grande écurie historique catholique apostolique
Et romaine
Dieu refermant sagement le livre derrière lui
L'adolescent alors reprend ses sains esprits
La chanson de geste est finie
Et comme un garçon d'honneur qui vient de terminer d'un trait un étourdissant monologue
Et qui voit soudain la table desservie
Les lumières éteintes et les bosquets déserts
Les garçons endormis et la mariée partie
Il se trouve soudain horriblement gêné
Et tout ce qu'il y a de plus seul et de plus honteux sur la terre
Le remarquable et exemplaire bon élève des bons pères
Tout seul comme un orphelin ordinaire
Ou comme un veuf
Tout seul au milieu de la classe
Dans la pénombre et dans le désarroi
Et dans une tenue dont le moins qu'on puisse dire
C'est qu'elle est négligée
Et il frissonne fébrile et dans tous ses états
Y compris l'état de péché mortel
Marié avec lui-même et pour la première fois
Sans le consentement de ses parents
Ni de qui d'autre que ce soit
Et dans ses méninges les échos d'une absurde obscène musique
résonnent encore
La musique d'un obscène et triste manège
Entraînant tournant sur lui-même et sous la pluie
Dans un absurde paysage sans arbre sans âme qui vive sans maison sans perspective sans horizon
Et sans rien qui vaille vraiment la peine d'être cité ici
D'absurdes reines de France sur d'absurdes chevaux de bois mort
Aux sons de l'absurde et obscène musique
D'un absurde piano mécanique
Mis en branle
C'est précisément le cas de le dire
Par un absurde chien battu mouillé velléitaire
L'absurde chien battu du plaisir solitaire
Traînant après sa queue l'ustensile imbécile
L'ustensile sacré
La casserole d'or du remords
Et le chien affolé fonce dans le brouillard bousculant le décor
Désespéré dans les couloirs
Entraînant à sa suite dans une abominable contagion sonore
Toute la batterie de cuisine du Saint Office des morts.
 
Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 208-210
Communicate. Explore potentials. Find solutions.



Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

La gloire


Coiffée d'un diadème d'épines
Et des éperons plein les talons
Toute nue sous son manteau d'hermine
La femme à barbe entre au salon
Je suis la grandeur d'âme
Je donne des leçons de diction
Des leçons de prédication de claudication de prédiction de malédiction de persécution de soustraction de multiplication de bénédiction de crucifixion de moralisation de mobilisation de distinction de mutilation d'autodestruction et d'imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec le programme complet de la soirée et la photographie de tous les grands hommes qui ont joué dans la pièce et en prime je donne la clef des singes publiée sous la haute direction d'un célèbre anthropopithèque national
Et aussi le manuel du parfait gradé
Le Kamasoutra expurgé
Et la liste complète et officielle
De tous les lots non réclamés
Et aussi un catéchisme de persévérance
Et douze bouteilles d'eau minérale
Avec la petite clef spéciale
Qui sert à les déboucher.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 211
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Il ne faut pas…


II ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messssieurs
N'est pas du tout brillant
Et sitôt qu'il est seul
Travaille arbitrairement
S'érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l'honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 212
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Conversation


Le porte-monnaie :
Je suis d'une incontestable utilité c'est un fait
Le porte-parapluie :
D'accord mais tout de même il faut bien reconnaître
Que si je n'existais pas il faudrait m'inventer
Le porte-drapeau :
Moi je me passe de commentaires
Je suis modeste et je me tais
D'ailleurs je n'ai pas le droit de parler
Le porte-bonheur :
Moi je porte bonheur parce que c'est mon métier
Les trois autres (hochant la tête) :
Jolie mentalité!


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 213
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Osiris ou La fuite en Égypte


C'est la guerre c'est l'été
Déjà l'été encore la guerre
Et la ville isolée désolée
Sourit sourit encore
Sourit sourit quand même
De son doux regard d'été
Sourit doucement à ceux qui s'aiment
C'est la guerre et c'est l'été
Un homme avec une femme
Marchent dans un musée
Leurs pas sont les seuls pas dans ce musée désert
Ce musée c'est le Louvre
Cette ville c'est Paris
Et la fraîcheur du monde
Est là tout endormie
Un gardien se réveille en entendant les pas
Appuie sur un bouton et retombe dans son rêve
Cependant qu'apparaît dans sa niche de pierre
La merveille de l'Egypte debout dans sa lumière
La statue d'Osiris vivante dans le bois mort
Vivante à faire mourir une nouvelle fois de plus
Toutes les idoles mortes des églises de Paris
Et les amants s'embrassent
Osiris les marie
Et puis rentre dans l'ombre
De sa vivante nuit.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 214
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Le discours sur la paix


Vers la fin d'un discours extrêmement important
le grand homme d'État trébuchant
sur une belle phrase creuse
tombe dedans
et désemparé la bouche grande ouverte
haletant
montre les dents
et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements
met à vif le nerf de la guerre
la délicate question d'argent.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 215
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Le contrôleur


Allons allons
Pressons
Allons allons
Voyons pressons
Il y a trop de voyageurs
Trop de voyageurs
Pressons pressons
H y en a qui font la queue
Il y en a partout
Beaucoup
Le long du débarcadère
Ou bien dans les couloirs du ventre de leur mère
Allons allons pressons
Pressons sur la gâchette
Il faut bien que tout le monde vive
Alors tuez-vous un peu
Allons allons
Voyons
Soyons sérieux
Laissez la place
Vous savez bien que vous ne pouvez pas rester là
Trop longtemps
Il faut qu'il y en ait pour tout le monde
Un petit tour on vous l'a dit
Un petit tour du monde
Un petit tour dans le monde
Un petit tour et on s'en va
Allons allons
Pressons pressons
Soyez polis
Ne poussez pas.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 216-217
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Salut à l’oiseau

Je te salue
geai d'eau d'un noir de jais
que je connus jadis
oiseau des fées
oiseau du feu oiseau des rues
oiseau des portefaix des enfants et des fous
Je te salue
oiseau marrant
oiseau rieur
et je m'allume
en ton honneur
et je me consume
en chair et en os
et en feu d'artifice
sur le perron de la mairie
de la place Saint-Sulpice
à Paris
où tu passais très vite
lorsque j'étais enfant
riant dans les feuilles du vent
Je te salue
oiseau marrant
oiseau si heureux et si beau
oiseau libre
oiseau égal
oiseau fraternel
oiseau du bonheur naturel
Je te salue et je me rappelle
les heures les plus belles
Je te salue oiseau de la tendresse
oiseau des premières caresses
et je n'oublierai jamais ton rire
quand perché là-haut sur la tour
magnifique oiseau de l'humour
tu clignais de l'œil
en désignant de l'aile
les croassants oiseaux de la morale
les pauvres échassiers humains
et inhumains
les corbeaux verts de Saint-Sulpice
tristes oiseaux d'enfer
tristes oiseaux de paradis
trottant autour de l'édifice
sans voir cachés dans les échafaudages
la fille entr'ouvrant son corsage
devant le garçon ébloui par l'amour
Je te salue
oiseau des paresseux
oiseau des enfants amoureux
Je te salue
oiseau viril
Je te salue
oiseau des villes
Je te salue
oiseau des quatre jeudis
oiseau de la périphérie
oiseau du Gros-Caillou
oiseau des Petits-Champs
oiseau des Halles oiseau des Innocents
Je te salue
oiseau des Blancs-Manteaux
oiseau du Roi-de-Sicile
oiseau des sous-sols
oiseau des égoutiers
oiseau des charbonniers et des chiffonniers
oiseau des casquettiers de la rue des Rosiers
Je te salue
oiseau des vérités premières
oiseau de la parole donnée
oiseau des secrets bien gardés
Je te salue
oiseau du pavé
oiseau des prolétaires
oiseau du Premier Mai
Je te salue
oiseau civil
oiseau du bâtiment
oiseau des hauts fourneaux et des hommes vivants
Je te salue
oiseau des femmes de ménage
oiseau des bonshommes de neige
oiseau du soleil d'hiver
oiseau des Enfants Assistés
oiseau du Quai aux Fleurs et des tondeurs de chiens
Je te salue
oiseau des bohémiens
oiseau des bons à rien
oiseau du métro aérien
Je te salue
oiseau des jeux de mots
oiseau des jeux de mains
oiseau des jeux de vilains
Je te salue
oiseau du plaisir défendu
oiseau des malheureux oiseau des meurt-de-faim
oiseau des filles mères et des jardins publics
oiseau des amours éphémères et des filles publiques
Je te salue
oiseau des permissionnaires
oiseau des insoumis
oiseau du ruisseau oiseau des taudis
Je te salue
oiseau des hôpitaux
oiseau de la Salpêtrière
oiseau de la Maternité
oiseau de la cloche
oiseau de la misère
oiseau de la lumière coupée
Je te salue
Phénix fort
et je te nomme
Président de la vraie république des oiseaux
et je te fais cadeau d'avance
du mégot de ma vie
afin que tu renaisses
quand je serai mort
des cendres de celui qui était ton ami.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 218-221
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Le temps perdu


Devant la porte de l'usine.
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron?


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 222
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

L’amiral

L'amiral Larima
Larima quoi
la rime à rien
l'amiral Larima
l'amiral Rien.



Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 223
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Le combat avec l’ange

A J.-B. Brunius

N'y va pas
tout est combiné d'avance
le match est truqué
et quand il apparaîtra sur le ring
environné d'éclairs de magnésium
ils entonneront à tue-tête le Te Deum
et avant même que tu te sois levé de ta chaise
ils te sonneront les cloches à toute volée
ils te jetteront à la figure l'éponge sacrée
et tu n'auras pas le temps de lui voler dans les plumes
ils se jetteront sur toi
et il te frappera au-dessous de la ceinture
et tu t'écrouleras
les bras stupidement en croix
dans la sciure
et jamais plus tu ne pourras faire l'amour.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 224
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


Frederique

  • Moderator
  • Hero Member
  • *****
    • Posts: 80227
    • Gender:Female
  • Creative, Hardworking and Able!

Place du carrousel


Place du Carrousel
vers la fin d'un beau jour d'été
le sang d'un cheval
accidenté et dételé
ruisselait
sur le pavé
Et le cheval était là
debout
immobile
sur trois pieds
Et l'autre pied blessé
blessé et arraché
pendait
Tout à côté
debout
immobile
il y avait aussi le cocher
et puis la voiture elle aussi immobile
inutile comme une horloge cassée
Et le cheval se taisait
le cheval ne se plaignait pas
le cheval ne hennissait pas
il était là
il attendait
et il était si beau si triste si simple
et si raisonnable
qu'il n'était pas possible de retenir ses larmes.

Oh
jardins perdus
fontaines oubliées
prairies ensoleillées
oh douleur
splendeur et mystère de l'adversité
sang et lueurs
beauté frappée
Fraternité.


Jacques Prévert, Paroles, Éditions Gallimard, 1949, p. 225-226
Communicate. Explore potentials. Find solutions.


 

Search Tools